L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE

Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après les années d’errance de la Révolution et de l’Empire, il est bon de revenir aux valeurs chrétiennes et au respect du trône.

Pour autant que je sois un homme indépendant, je dois me garder à droite comme à gauche. Finalement, et c’est l’essentiel pour moi, j’ai un but en me levant le matin. D’ailleurs, je continue aussi à m’occuper de mes affaires, m’interdisant encore d’en confier entièrement la gestion à mon fils.

Mais le village est un lieu vivant où l’on côtoie beaucoup de monde. Lors d’une fête de la Saint-Jean, tandis que je regarde de jeunes couples sauter au-dessus des braises, je remarque une femme qui me dévisage.

Ici, tout le monde se connaît, et cette plantureuse personne ne fait pas exception pour moi. Quelques sourires plus tard, j’engage la conversation avec elle. Elle se prénomme Élisabeth Agathe. Il n’est pas inconvenant de lui parler, car elle est veuve et il n’y a là aucune atteinte à la morale. Ni belle ni laide, c’est une de ces femmes qui n’attirent pas spontanément le regard. Je suis pourtant aussitôt charmé. Sa conversation est intéressante, portée par une voix douce et agréable.

Je ne m’emballe pas, mais, en rentrant à la maison, le désir tout naturel de faire l’amour avec une femme me revient. J’avais comme oublié cet acte simple et merveilleux. Désormais, une seule pensée m’obsède : reprendre femme. Après tout, je ne suis pas grabataire, pas encore un vieillard, même si ma chevelure est tout à fait grise. Je suis aussi propriétaire de nombreuses terres.

Je fais part de mon projet à mon fils. Il réagit très mal, avec une dureté qui me blesse. Pas question, selon lui, de partager la moindre parcelle de terre ni les biens qui doivent un jour lui revenir avec une profiteuse de dernière minute, et bien pire encore avec un éventuel frère ou une sœur. Nous nous fâchons tous deux, et les vilains mots s’égrènent en chapelet.

Je n’ai pas parlé de mariage à Élisabeth. Je me tâte, j’hésite, je tergiverse. Je n’entends pas laisser à mon fils le dernier mot. Je suis encore le maître chez moi et je déciderai de faire comme bon me semblera.

De plus, il faut bien que je me l’avoue, mon désir d’Élisabeth s’exacerbe à chacune de nos rencontres. Mon corps et mon esprit ne sont pas fermés à une nouvelle aventure de la vie. L’idée chemine doucement dans mon esprit. Elle me torture ; je n’en dors plus la nuit. Je vois en rêve une femme. Elle est nue, vêtue seulement de l’ample manteau de ses cheveux. Je veux la toucher, la prendre, mais elle n’est que songe, qu’immatérialité.

Un jour enfin, je me décide. À la sortie de la messe, je lui propose une promenade. La chose n’échappe à personne ; je n’en ai cure. L’instituteur, aux yeux des villageois médusés, s’en va conter fleurette.

Nous partons tous les deux en direction du moulin David. Les ailes immobiles de la vieille tour, en ce dimanche, nous servent de cap. Sans nous en apercevoir, nous les avons bientôt dépassées. Les mots sont durs à venir ; c’est un combat, mais j’entends bien le gagner. Élisabeth est suspendue à ce que je vais lui demander, à ce que je vais lui proposer.

Elle aussi, je le sens, éprouve une envie irrépressible de connaître à nouveau la chaleur d’un compagnon. Elle aussi, j’en suis sûr, ressent, dans la tristesse de sa solitude, l’espoir d’être de nouveau possédée par un homme.

Je pense qu’elle attend ce moment depuis que son mari, Jean Boisson, l’a quittée dans une mort prématurée et qu’elle espère que le noir instituteur, ce personnage énigmatique et lointain que je représente, va faire un pas vers elle.

Nous doublons le champ des Vanneaux et nous dirigeons vers les Combes. C’est entourés de solitude qu’un peu cérémonieux je fais ma demande. Au comble de la joie, elle me dit oui et se suspend à mon cou. Je suis sous le charme. La décence m’empêche d’exprimer ce que je ressens, mais les buissons qui bordent le chemin sont une invitation à la folie.

La jouissance des corps attendra. Nous rentrons au village, le sourire aux lèvres. Mon fils a compris et m’aborde insolemment sur le sujet. Face à lui, je retrouve mes accents de maître d’autrefois et j’impose ma volonté.

Après, tout n’est affaire que de paperasse et la noce se fera le mercredi 8 septembre 1819.

Marie Élisabeth Agathe Coudrin, quarante-trois ans, a revêtu ses plus beaux atours. Elle est resplendissante de dentelles et sa coiffe lui donne un port de reine. Son corps de rude paysanne n’a rien à envier à celui de femmes bien plus jeunes. Le bonheur la rend irrésistible et moi, dans mon costume neuf, je suis certain d’avoir fait le bon choix.

C’est le père Boutet qui nous marie. Nicolas Perotteau, fils de ma tante, est mon premier témoin ; Charles Hillaireau, lui aussi cousin germain, est mon deuxième.

La mariée a André Hubert Coudrin, son frère, à ses côtés, ainsi que Pierre Jean Néraudeau, son cousin germain et, accessoirement, marchand d’eaux-de-vie.

Bien sûr, en pilier de l’ordre établi, je conduis mon épouse sous les voûtes de l’église Saint-André. De toute façon, la pieuse Élisabeth ne consentirait jamais à s’abandonner à moi sans la bénédiction du Seigneur.

La noce ressemble un peu à une assemblée de notables, malgré mes petits-enfants qui gambadent aux pieds de leur père. Pierre Noël, le visage fermé de celui qui sort de chez le notaire après avoir été privé de son héritage, tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Sa femme, Louise, plus pincée qu’une chanoinesse, affiche son mécontentement en ne levant pas ses fesses  pour aider les autres femmes.

Cela m’amuse et je fais partager mon amusement à Nicolas Perotteau. Nous rigolons de la déconfiture de Pierre et de Louise. Je pérore et me vante que, dès ce soir, je ferai un enfant à Élisabeth.

Du côté d’Élisabeth, Pierre et Marie, ses enfants, prennent les choses bien différemment. Ils sont tous deux tournés vers un futur mariage et leurs prétendants, présents à la noce, n’attendent que la fin du bal pour les serrer d’un peu plus près.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR

Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE

Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU

Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER

François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME

Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure. Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles. Il ne répugne jamais…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE

Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE

Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…