
La nuit de noces est magique pour moi et, j’espère, pour Élisabeth aussi. J’ai fait les choses sans précipitation, amenant ma timide compagne jusqu’à une extatique jouissance. Elle se laisse guider à la lueur d’une chandelle dansante ; je la dévêts comme on effeuille une marguerite.
Je ne me rappelle pas avoir été aussi doux avec les précédentes. C’est un moment de grâce et d’extase où la communion des corps se fait naturellement. Élisabeth s’endort au creux de ma poitrine, enroulée dans mes bras protecteurs. Nous avons passé l’âge des usages agités de fin de nuit de noces ; on nous laisse tranquilles et l’on peut de nouveau nous unir, accompagnés de la lumière naissante du jour. Nous nous découvrons sans artifice et je suis subjugué par la vue incomparable de cette madone. Je joue sans mal au jeune homme.
La vie s’étire dans le charme d’une existence familiale apaisée. J’instruis toujours les petits ignares du village ; je leur inculque des rudiments d’écriture et de lecture. Ceux qui restent plus longtemps peuvent tâter d’un peu de calcul. Le tout, bien sûr, teinté d’ordre et d’amour pour la monarchie. Le curé fait le catéchisme, mais tente de mettre son grain de sel dans mon enseignement ; la lutte s’avère terrible et, plus d’une fois, le maire Boutet doit s’interposer entre les antagonistes.
Les derniers occupants ont quitté le sol français. Finie l’humiliation de voir se pavaner ces reîtres et ces cosaques que le grand Napoléon avait rossés si souvent. Le sujet est l’occasion, après boire, de disputes assez vives. L’on a beau regretter l’Empereur, le bilan de sa dernière escapade avait quand même été désastreux.
Élisabeth désire secrètement un miracle, celui de la vie. D’autres femmes, même plus vieilles, deviennent mères. Elle le souhaite de toute son âme, m’offre son corps aussi souvent que possible. Elle reste même allongée après l’acte, car, selon une croyance répandue, cela favorise la conception. En cachette, croyant que je ne le saurais jamais, elle se rend à la fontaine miraculeuse de l’abbaye de la Grâce-Dieu. Rien n’y fait ; stérile comme une vieille pierre, elle se désole et pleure parfois en silence de ne pas pouvoir me donner un petit.
Mon fils est toujours aussi méchant et ne la considère pas comme ma femme ; pourtant, elle l’est par la loi, par le Christ et dans mon cœur. Pierre ne faisait pas mystère qu’il mettrait dehors sa belle-mère dès le lendemain des obsèques de son père.
Je m’organise pour que mon épouse ne soit pas démunie et que ses biens propres ne soient pas spoliés par mon fils.
Élisabeth a marié son fils et sa fille aux deux enfants Daunis. Grouper les mariages relève de l’économie autant que du bon sens. Les dots s’annulent et chacun y trouve son compte. L’on peut bientôt voir les deux belles porter la plus belle espérance. Élisabeth est maintenant grand-mère et occupe désormais ses journées à garder la nouvelle génération.
Je suis un peu souffrant ; je n’ai plus mon élan d’autrefois et ma femme s’en inquiète. Moi, toujours auprès de mes élèves, malgré une toux persistante, je ne m’occupe guère de ma santé.
Un dimanche, mu par quelque chose que je ne sais expliquer, je me décide à aller marcher dans les pas de mon enfance. Me voici auprès des vieux bâtiments conventuels et de l’église, maintenant totalement ruinée. Je revois ma petite morte ; c’est loin, une éternité sans doute. Elle aussi serait grand-mère maintenant. Mais la mort l’a immobilisée dans une jeunesse éternelle, dans une beauté que le temps n’a pas flétrie. Je la vois clairement, nue, offerte à ma vue. C’est le premier corps de femme qui m’est apparu. Mon esprit se trouble un peu ; je reprends ma marche dans les bois. Je peine à avancer ; mon souffle est court. Les ronciers me paraissent immenses, infranchissables, tout comme autrefois. Les rives du ruisseau ne sont pas entretenues ; jamais mon oncle Gilles n’aurait toléré une telle négligence.
Encore un effort et je crois que j’approche. Un chardon me pique les mains, une ronce m’égratigne le visage.
Voilà, c’est là. Je me penche, je gratte la terre. Non, ce n’est pas ici. Je me relève péniblement ; tout, dans ma mémoire, se mélange. Puis enfin, un petit tertre de pierres à moitié enfoui. De nouveau, je creuse. Cette fois, l’endroit est le bon. Un tissu apparaît, déchiré, mangé par les éléments : une vieille robe, élément de preuve d’une affaire parfaitement oubliée. Je hume ce morceau dérisoire, sans doute pour y retrouver l’odeur de cette femme, celle que j’aurais sans doute aimée, que j’aurais faite mienne.
Mais la seule fragrance qui inonde mon cerveau est celle de la pourriture, de la mousse, de l’humidité de la terre. La tête me tourne, je vacille. Je rejoins mes petites mortes. Je rejoins Marie-Rose et Marie-Anne.
Le 24 novembre 1823, un paysan trouva Jean allongé face contre terre au milieu de nulle part. Il fallut se rendre à l’évidence : Jean Hillaireau avait cassé sa pipe. C’est son fils qui déclara le décès et, petite vengeance posthume, fit marquer sur l’acte de décès qu’il était marié à la veuve de Jean Boisson.
Le maire, qui n’aimait pas ce fils ingrat, fit savoir à tous que celui-ci ne savait même pas signer de son nom, ce qui, pour le fils d’un instituteur, ancien percepteur et adjoint municipal, est un comble.
On enterra le fils de l’abbaye non loin de ses deux premières femmes.
Pierre hérita de 778 francs germinal et de 1 100 francs en biens immobiliers sur le village de Benon. Joli petit pactole dont Élisabeth ne vit pas la couleur.
Élisabeth s’éteignit bien plus tard, en 1847. Elle ne rejoignit pourtant pas son mari : entre-temps, le cimetière du village avait été déplacé.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR
Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE
En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS
Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU
Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER
François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME
Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure. Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles. Il ne répugne jamais…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE
Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE
Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ
Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ
Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER
La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ
André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU
Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…
LE BRÉVIAIRE DE RADÉGONDE
Il fait une chaleur épouvantable dans cette caisse et nous sommes serrés comme des sardines, encaqués, devrais-je dire. Soudain, un jour, se fait. J’aperçois l’homme, un certain âge, un certain charme. La pièce où je me trouvais, je la découvre : des poutres plus que centenaires, en chêne à peine équarri, comme autrefois au château.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 27, ULTIME PROMENADE SUR LES TERRES DE L’ABBAYE
La nuit de noces est magique pour moi et, j’espère, pour Élisabeth aussi. J’ai fait les choses sans précipitation, amenant ma timide compagne jusqu’à une extatique jouissance. Elle se laisse guider à la lueur d’une chandelle dansante ; je la dévêts comme on effeuille une marguerite. Je ne me rappelle pas avoir été aussi doux…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE
Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR
Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS
Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 23, L’EMPIRE QUI VACILLE ET LE TEMPS QUI FILE
Le douze novembre 1812, alors que la France impériale se meurt dans les neiges russes, Pierre Noël Aubin Hillaireau, vingt et un ans, épouse mademoiselle Louise Gaudin, dix-neuf ans. C’est Pierre Petit, l’adjoint, qui marie les deux jeunes gens. Je suis vexé que ce ne soit pas le maire Boutet. Après tout, je suis quand…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 22, A LA RECHERCHE D’UNE BELLE FILLE.
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon. Je suis reçu, avec Marie-Rose,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE
Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire. Je découvre une femme en pleine plénitude de ses…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 20, LE POUVOIR ET LA MORT
Même si la chute des robespierristes apporte un vent meilleur, la Révolution n’en est pas terminée pour autant. Les prêtres réfractaires meurent toujours et la guerre n’est pas finie. C’est la fin de la Convention nationale. À sa place siègent désormais deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. L’exécutif est…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR
Elle arrive le onze juin ; de fait, personne n’est triste, tant l’évidence de sa mort prématurée saute aux yeux. Louis Augeron, tout emprunté, est venu constater le décès ; Hillaire Brodu et Pierre Dubois ont signé le registre. Ensuite, comme sur un oisillon tombé de son nid sans avoir jamais volé, l’on jette quelques…
L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE
Je suis assez peu dans mon foyer. Entre ma tonnellerie, la municipalité et les courriers que j’attends à l’auberge, je n’ai que faire des banalités de Marie-Anne. Elle m’apprend tout de même un soir où, fatigué, j’étais en droit de profiter de la tranquillité d’un doux foyer, qu’elle porte encore. Je suis en colère qu’elle…