L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE

Je suis assez peu dans mon foyer. Entre ma tonnellerie, la municipalité et les courriers que j’attends à l’auberge, je n’ai que faire des banalités de Marie-Anne.

Elle m’apprend tout de même un soir où, fatigué, j’étais en droit de profiter de la tranquillité d’un doux foyer, qu’elle porte encore. Je suis en colère qu’elle soit si maladroite. Certaines femmes échappent bien à cette redoutable corvée, alors pourquoi pas elle ? Si, chaque fois que je profite de ses charmes pour me décharger de toutes mes contrariétés et de mes obligations, elle tombe enceinte, je vais me retrouver avec une traînée de drôles.

Début septembre 1792, l’on apprend les massacres dans les prisons parisiennes. Au fur et à mesure qu’on en sait plus, l’horreur supplante la colère. Sous couvert d’une conspiration et d’un danger pour les soldats qui se battent aux frontières, des centaines de prêtres sont sommairement jugés et massacrés sans recours.

Le curé a peur et se barricade au presbytère. Il faut toute la persuasion du chantre Jean Beaujean pour qu’il ouvre aux officiers de la municipalité, qui le convainquent de faire ses messes.

Je ramène à la maison, comme un trophée, une gravure obscène qui représente la duchesse de Lamballe, amie de la reine, nue, la tête au bout d’une pique. L’un des massacreurs s’est fait une moustache avec la toison de la ci-devant. Marie-Anne frissonne et cache cette honte au regard de ses enfants. Je sais, la plaisanterie est de mauvais goût. Marie-Anne, prude comme une nonne, ne comprend absolument pas ces gaillardises de corps de garde. Ce soir-là, mon devoir conjugal se transforma en une nuit de sommeil sans fioritures. Le maire, qui a acheté la même estampe que moi, a subi la même déconvenue en son foyer. Il paraît qu’à Paris ce genre de publication pullule.

Un soldat qui rejoint la garnison de l’île d’Aix nous explique que la situation échappe à tout contrôle. Il paraît même que des dames bien mises et des religieuses se font fesser en public par les poissardes du peuple.

Ici, il n’y a pas de violence. Nous contenons les rages de certains, et ce ne sont pas les quelques empoignades d’après-vin qui déséquilibrent l’harmonie régnant dans notre village. Je vois mal nos femmes du lavoir attraper madame de Junquières, la femme du seigneur du Gué, pour lui remonter les jupons.

J’exècre la violence. Pour moi, la Révolution ne doit être qu’un changement savamment discuté par une assemblée élue.

Le vin, cette année, est bon et je m’en délecte plus que de raison. J’attrape la courante avec mon bourru. Marie-Anne se moque de moi et rigole de voir son officier de mari la culotte aux jambes plus que de coutume. Pourtant, la période n’est point à la rigolade, car notre eau-de-vie se vend beaucoup moins bien tant les liaisons commerciales sont troublées.

Puis deux nouvelles arrivent presque en même temps : l’état civil, à compter du 20 septembre 1792, n’est plus entre les mains du curé de la paroisse, et la République est proclamée en date du 22 septembre 1792.

Le curé en pleure de rage. Ces registres qu’il tient depuis tant de temps sont un lien fort entre lui et ses paroissiens. Il voit également la ferveur de ses ouailles diminuer. Les hommes sont attablés aux tables de l’auberge au détriment des bancs de l’église. Dans chaque foyer, la lutte est féroce entre les femmes encore ferventes et leurs hommes, qui préfèrent jouer aux quilles pendant les offices. Je sens bien qu’il y a une bascule de la société et je m’en inquiète un peu.

D’un commun accord avec les édiles du Gué d’Alleré, Denechaud tient le registre jusqu’à la fin de l’année. Le 28 décembre, il clôture son ultime registre avec le baptême de Pierre-Louis Augeron, fils de Jacques.

Bizarrement, c’est moi qui vais le premier marquer de mon empreinte le premier registre de l’état civil. Le trois janvier 1793, en l’absence de l’officier public Louis-Jacques Augeron et en ma qualité de premier officier municipal, je signe le premier acte de naissance de la commune, nouvelle ère. Jacques Richard, fils de Jacques Richard, est donc le premier enfant d’une longue liste de registres. Je ne suis pas peu fier de ce geste. Il est important pour moi et les paysans me regardent autrement.

Moi et les autres officiers de la commune, au vrai, nous nous mélangeons un peu les pieds et l’esprit dans les appellations. Je passe allégrement à l’an II de la République en croyant que la nouvelle année commence toujours le premier janvier, alors qu’elle commence le 22 septembre. Bref, c’est une source d’erreurs et cela perturbe des habitudes séculaires.

Avant cela, en septembre, nous avons élu les députés de la nouvelle assemblée qu’on nomma Convention. C’était la première fois qu’on avait recours au suffrage universel masculin. Là encore, ce fut l’occasion d’un voyage à La Rochelle, mais l’effervescence du premier vote avait disparu.

En janvier, l’on assiste par procuration au procès puis à la mort de Louis Capet. C’est dans un silence de cathédrale que le maire annonce au Gué d’Alleré la décapitation royale. Le peuple ici est modéré dans ses comportements et ne comprend pas que la majorité des députés de Charente-Inférieure ait voté pour la mort.

Je suis atterré et suis proche de la démission. Mais la peur de certains radicaux du canton fait que nous aussi nous nous rangeons à leurs idées extrêmes. Il n’est jamais bon de prendre des décisions sous la férule de la peur.

En février, la nouvelle assemblée décrète la levée de 300 000 hommes. Devant les pertes et la généralisation du conflit, les volontaires de 1792 ne suffisent plus. Je suis, ainsi que les autres membres du conseil, pour la première fois chahuté par les paysans à qui nous lisons l’affiche qui vient de La Rochelle.

La chute du roi, l’on s’en moquait un peu ; sa mort, finalement, n’était qu’une conséquence de sa trahison. Pour les prêtres, ici l’on se souciait peu qu’ils soient jureurs ou insermentés ; ils restaient malgré tout dans le paysage local. Mais il en va autrement de laisser partir ses jeunes. La terre a besoin d’eux et la France n’est qu’une notion encore un peu abstraite. Alors mourir pour défendre la République des avocats parisiens, il n’en est pas question.

La révolution qui était somme toute lointaine se rapproche dangereusement et menace le quotidien tranquille des habitants du bourg, nous ne sommes plus des observateurs lointains mais des acteurs du drame qui se joue.

Au village, la foule gronde et je n’en mène pas large quand le grand Chaboury me menace de me foutre dans la Roulière.

Dans les départements limitrophes, la Vendée et les Deux-Sèvres, c’est l’insurrection. Ici, nous redoutons des troubles ; les jeunes excités sont prêts à en découdre pour ne pas partir mourir.

Le 21 mars 1793, Pierre Collardeau, de passage pour son travail à La Rochelle, voit ce qu’une foule en colère bien menée peut faire. En rentrant au village, il raconte sur la place du château ce qu’il a vu : des prêtres réfractaires ont été massacrés, découpés en morceaux et leurs têtes promenées sur des piques. Des femmes ivres de sang, des artisans fous de haine et des autorités dépassées par les événements. Il raconte aussi qu’une armée de la République a été défaite en Vendée par une bande d’insurgés. Plus rien ne va ; la jeune République peut s’écrouler d’un moment à l’autre.

Le 26 mars, Marie-Anne me donne une fille. Le monde ne s’arrête pas de tourner ; l’on mange, l’on fait l’amour, l’on enfante et l’on meurt. Au contraire, je crois que le danger exacerbe les sens. Lorsque j’ai une dure journée, je n’ai envie que d’une chose : que les enfants s’endorment derrière leur lit clos et que ma femme se donne à moi. Ma femme ne déteste pas l’acte en lui-même mais commence sérieusement à rechigner à devenir grosse. Elle en a eu sa part et, chaque fois, son corps en ressort toujours un peu meurtri.

La petite est appelée Marie-Anne. Ce n’est pas original, mais le poids des traditions est encore vivace. André Boisson vient à la maison commune comme témoin.

Même si la joie doit prévaloir chez moi avec cette nouvelle naissance, une sourde inquiétude entoure la survie du bébé. Malingre, souffreteuse, l’on n’en attend guère autre chose qu’une prompte disparition.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR

Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE

Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU

Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER

François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME

Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure. Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles. Il ne répugne jamais…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE

Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE

Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ

Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ

Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ

André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…

Votre commentaire