
Un peu plus tôt dans l’année, nous avions appris la mort du roi Louis XV. Le prieur nous avait expliqué qu’il avait expié ses péchés en mourant dans d’atroces souffrances. Ma mère, très véhémente sur ce sujet, raconte qu’il est mort bien honteusement de la vérole, mais l’apothicaire de l’abbaye nous a précisé qu’il était mort de la petite vérole. Moi, je ne sais pas la différence entre les deux, mais apparemment l’une est honteuse et l’autre non.
Je remarque tout de même que mon cousin a eu la petite vérole et qu’il en garde le visage tout marqué, sans que ma mère ne crie à la maladie honteuse. Bref, je crois comprendre que c’est l’un de ses petits-fils qui lui succède sous le nom de Louis XVI. Le comte de Benon, notre seigneur, reste ministre, bien qu’il ne soit plus autant en faveur qu’au temps du défunt roi. Le jour de l’annonce de la mort du roi, les cloches ont sonné à Benon et, bien évidemment, le prieur a répété ce signal de campanile avec celles de l’église de l’abbaye.
Finalement, on relâche le mendiant qui, sans rancune, s’installe au village. On a besoin de bras pour les cultures. Bien qu’une année soit passée et que les deux filles soient enterrées, la population le regarde encore de travers. Puisqu’il n’y a pas, judiciairement, de coupable, il en faut bien un pour l’opinion publique. André, Marie-Anne Fleury et moi décidons de surveiller le bonhomme afin qu’il ne recommence pas. Notre surveillance reste assez lâche, car nos occupations ne nous permettent pas de le suivre constamment.
Moi, je ne serai ni cuisinier comme mon père, ni garde comme mon oncle : je vais être tonnelier. J’apprends mon métier sans joie, mais sans peine non plus. Le travail est dur, certes, mais moins pénible que la lente agonie d’un travailleur de la terre. J’ai quelques espérances avec la petite Marie-Anne, si vous voyez ce que je veux dire. Tout pourrait aller très vite et je pense profiter du pèlerinage à la fontaine sacrée pour tenter de l’embrasser. Sa silhouette élancée n’a certes pas encore remplacé dans mes rêves le corps nu de Marie, la petite assassinée.
À l’abbaye, c’est l’effervescence. Mon père a recruté des aides pour le repas ; de nombreux pèlerins se restaureront au réfectoire. Ma mère est réquisitionnée, ainsi que ma tante. Théoriquement, je le suis aussi, mais j’arrive à me couler dans la colonne de ceux qui se rendent à la fontaine. Cela me vaudra une paire de gifles, mais je m’en moque, car depuis quelque temps ma mère ne se permet plus d’attenter à mon honneur.
Nous avons la chance d’avoir, sur le domaine de l’abbaye, une fontaine miraculeuse. Cela remonte au temps du fondateur de l’abbaye, saint Bernard. Son domestique étant malade, il l’aurait envoyé se laver dans cette fontaine, et il en aurait été guéri. Depuis, de nombreux miracles se seraient produits. De mémoire de mon père et de mon grand-père, il ne s’en est pourtant produit aucun depuis fort longtemps, voire jamais. D’autres sont d’un avis contraire, et André m’a raconté que sa mère s’y était rendue pour devenir grosse. Cela m’a fait rire et je lui ai répondu qu’il existait un autre moyen de tomber enceinte. À la suite de cela, nous avons bien failli nous battre, mais comme c’était finalement vrai, il a ri lui aussi.
De toute façon, le mieux est d’y croire et, comme un bain ou des ablutions ne font jamais de mal, pourquoi ne pas tenter sa chance ?
Puis il y a les finauds qui croient voir, à minuit, se remplir un timbre de pierre situé sous la fontaine ; l’eau qui en déborde se répand dans une sorte de crique. Moi, je peux vous dire qu’il n’y a pas de timbre là-dessous, encore une foutue légende qui se raconte aux veillées. Ce n’est pas la seule qui circule sur la fontaine, car il se dit que des hommes ont tenté de retirer le timbre. Les beaux parleurs précisent même que, chaque fois que cette foutue pierre a été retirée à grand-peine au moyen de bœufs, elle est revenue miraculeusement à sa place.
Alors là, c’est à se pisser dessus ! Marie-Anne rigole trop fort et les pèlerins nous enjoignent de nous taire.
Il fait une chaleur accablante en ce quinze août 1775. Il m’est d’avis qu’il n’y aura pas de miracle ; le ruisseau est presque à sec et la fontaine miraculeuse n’échappe pas à la sécheresse. Un mince filet d’eau sourd, et cela fait le bonheur de la foule. Moi, je ne suis pas là pour cela, mais pour enlever Marie-Anne. Au milieu de l’anonymat, je me risque à lui prendre la main. Elle ne me repousse pas et, maintenant, je la presse contre moi. Elle reste muette et immobile, comme recueillie en écoutant le prieur, mais je sais que son corps tend à vouloir ce bien timide rapprochement.
Puis j’arrive à l’enlever à sa dévotion ; nous courons presque pour nous mettre hors de la vue des regards. André ne nous a pas vus partir, mais Anne, oui. Je la conduis au bois des Fourneaux.
Nous sommes enfin tranquilles, mais j’ai peur, car mon expérience auprès des femmes est nulle.
Finalement c’est elle qui fait le premier pas et qui me pose un baisser sur les lèvres. C’est une révélation, comme une naissance, la fièvre s’empare de moi et je lui rends son baisser en me faufilant dans la douce tiédeur de sa bouche. Comme si le geste était en nous, inné, dans nos gènes, nos langues de joignent et dansent un balais de cour. Mon corps veut aller plus loin mais celui de Marie Anne s’y refuse.
Soudain, nous entendons un bruit, comme des branches qui se brisent, comme un animal dans un taillis. Marie-Anne a peur et, moi, je n’en mène pas large. Mais ce n’est pas le fruit d’une hallucination : un homme et une femme s’éloignent puis disparaissent à notre vue. Des amoureux, un couple illégitime… Nous rigolons, et Marie-Anne devient encore plus belle en rougissant.
J’ai envie d’elle, mais, pour que son absence ne devienne pas source d’inquiétude, nous regagnons l’abbaye.
Mon escapade m’a effectivement coûté une paire de claques et une privation de soupe, mais j’ai embrassé une fille pour la première fois.
Le lendemain, dans un grondement d’orage, on apprend qu’une jeune fille a été agressée pendant la procession de la fontaine miraculeuse.
Elle n’a pas été tuée comme les deux autres, mais simplement violentée. Il se dit qu’elle a vu ses agresseurs. Partout, on parle de cela ; à la tonnellerie, l’ouvrage prend du retard.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 9, LE BOSSU
En attendant, moi, je suis complètement détraqué. Je dors mal, car dans mes rêves je vois successivement la noyée sur sa table, Anne nue dansant avec moi le jour de ses noces, et la bergère, la robe retroussée dans son fossé. Un vrai méli-mélo de mort et de désir. Je me vois prenant les trois…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 8, UNE DEUXIÈME MORTE
Comme en un dernier cadeau à sa nièce, Pierre Fleurisson a bien fait les choses, même si l’on comprend qu’après cela la protection qu’elle avait eue depuis la mort de son père ne s’étendrait pas à son couple. En ce magnifique jour, j’ai le temps de l’observer. C’est vrai qu’elle est belle. Son visage est…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 7, LA HANTISE
Il n’empêche, je suis celui qui va peut-être faire arrêter la bête fauve. André Fleurisson, quand il l’a appris, est venu me voir pour une mise au point. Ce dernier sait évidemment que je n’ai vu personne et que j’ai tout inventé ; il menace de tout dire à son père. Moi, je le menace…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 6, L’INTERROGATOIRE
Lorsque je rentre à l’abbaye, je suis pour le moins attendu. Mon père, les mains croisées, observe mon arrivée. Ce n’est pas bon signe et l’état de mes vêtements ne plaide pas en ma faveur. Je sais que cela va être orageux et que ma mère va s’en mêler lorsqu’elle verra la déchirure de ma…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 5, LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ
Si j’ai bien compris, demain les interrogatoires commencent à l’abbaye. Je ne suis pas certain d’être interrogé. Ma mère m’a dit : « Tu es trop jeune pour l’avoir tué. » Qu’en sait-elle, après tout ? J’ai bien assez de force et, depuis quelque temps, je crois comprendre, à quelques manifestations nocturnes incongrues, que je…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 4, L’ENTERREMENT
Le lendemain, je file aux nouvelles. Ce n’est pas dur d’en obtenir, tout le monde ne parle que de cela. Le prieur Gillet est en grande conversation avec le curé de Benon, le père Devazais. J’entends quelques bribes de conversation : on doit enterrer la gamine décemment ; elle ne peut rester plus longtemps allongée…
L’HOMME DE L’ABBAYE,Épisode 3, DANS LE SILENCE DE L’ÉGLISE
L’animation est à son comble : cet endroit calme par définition est agité par la stupeur. Des groupes se forment ; on parle, on s’agite, on s’énerve. Le prieur se fâche et renvoie les moines à leurs occupations. Marie Barreau, la jeune domestique, manque de se trouver mal en apprenant la mort de son amie.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 2, LA MORTE DU RUISSEAU
Le prieur nous a conté l’histoire de l’abbaye : elle date de 1136. Pensez donc qu’elle est ancienne, même s’il faut bien avouer que peu de pierres des bâtiments d’origine subsistent. Moi, quand j’écoute cela, je trouve miraculeux qu’un duc d’Aquitaine appelé Guillaume X fît don de terres à Bernard de Clairvaux après avoir reçu…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS
Je marche péniblement, épuisé ; mes pieds me font souffrir et mes bras sont couverts de larges estafilades occasionnées par d’immenses ronciers. Je ne dis rien, je souffre en silence et m’efforce de suivre les autres. C’est moi qui ai insisté pour venir, c’est moi qui ai ennuyé mon oncle pour qu’enfin il consente à…