LE ROMAN DES MORTS, Épisode 33, l’hôpital des fous

Alexandre Drouillon, hôpital de Laxou près de Nancy

Le médecin chef et un groupe d’infirmières observent au loin un homme dans la cour.

Sous les arbres dénudés, le soleil perce à peine et le froid est prégnant. Le bonhomme semble ne rien ressentir, il est là vêtu d’un simple pyjama, immobile. Il fixe intensément, une ligne d’horizon, on a l’impression qu’il sourit à ce paysage. C’est étrange car il ne voit rien, un haut mur masque tout de sa hauteur. Il passe ici le plus clair de son temps. Dès fois il marche d’un pas traînant, un vieillard eut fait mieux. Le moindre obstacle fusse une simple feuille semble l’immobiliser, comme une barrière insurmontable. Alors il se met à trembler et en une langue inconnue lance des imprécations.

Le docteur est dubitatif, il a des consignes très strictes et se doit de faire des rapports circonstanciés sur les cas de folie qu’on lui présente. En bon fils de paysan il doit faire le tri entre le bon grain et l’ivraie, autrement dit entre le vrai malade et le simulateur.

Il ne connaît rien aux traumatismes lié au combat mais il s’avère que les cas sont de plus en plus nombreux.

Lui se dit que simuler la folie est un exercice digne d’un comédien de la comédie Française, la hiérarchie militaire trouve que ces hommes ne valent même pas le plomb des balles du peloton d’exécution.

Le soldat Drouillon n’est pas arrivé tout de suite à l’hôpital, il a traîné d’ambulance en ambulance a été jeté en prison, interrogé par un officier de son régiment comme une sorte de déserteur.

Nous sommes au zénith de la bataille de Verdun, il manque des hommes, les rotations là bas se rapprochent, ce n’est plus la guerre, ce n’est même plus l’enfer, c’est une chose qu’aucun humain n’a jamais connu.

Alexandre lui est ailleurs, perdu dans son monde, il sursaute au moindre bruit, tremble comme une feuille sous un vent d’automne, il n’est plus lui et n’est surtout plus capable d’avoir la moindre attitude militaire.

Le 30 septembre 1915 il a été déclaré réformé numéro 2 par la commission spéciale de réforme de Nancy.

Depuis il est là, à errer comme un malheureux

Mais comme une commission n’était pas suffisante, il fallut en réunir une nouvelle dans la ville de son affectation d’origine. Le 28 janvier 1916 la commission spéciale de La Rochelle se réunissait pour de nouveau statuer sur son sort. Personne ne vit le malade, il fut jugé sur pièce et bien sûr déclaré de nouveau aliéné.

Les infirmières tentaient de le faire sortir de sa torpeur en lui lisant les lettres de sa femme. Émilienne lui déclarait son amour, lui donnait des nouvelles de leur commerce, elle faisait même écrire quelques mots à René leur fils.

Des colis arrivaient aussi, Alexandre semblait fortement les apprécier. Il ne réagissait pas aux lettres mais réagissait aux friandises, cela intriguait le docteur.

Sa femme lui a fait envoyer un colis de chez Jacotet à Nimes, elle a vu la réclame dans le journal la Charente Inférieure. Pour 6 francs le contenu est de 15 mandarines, 6 bananes, une boite de 500 grammes de dattes, un saucisson de ménage, un pâté de foie et une galantine truffée.

Ces pauvres hommes sont un peu des bêtes de cirque, Laxou devient un laboratoire à thèses médicales.

La fin d’Alexandre Drouillon

Émilienne chaque jour se demande si son mari a bien reçu son colis, cela tourne à l’obsession.

Elle n’a plus de nouvelle de lui depuis bien longtemps, pourtant elle s’applique à écrire souvent. Elle lui donne des nouvelles du village, lui parle de son vieux cheval complice de ses tournées. Lui décrit les progrès de René son fils, s’épanche en confidence sur ses états d’âme. Chose qu’elle n’aurait jamais faite de vive voix devant lui. Elle se prend même à être légère, coquine, agaçante de bêtises d’amante délaissée.

Elle attend mais rien ne vient, demain elle écrira au directeur de l’hôpital, il faudra bien qu’il lui en dise plus.

Alexandre hébété, exsangue est allongé sur son lit, sa main comme étrangère à son corps se bat contre un rayon de soleil qui filtre blafard à travers une vitre opaque de saleté. Ses yeux sont fixes perdus dans un pays lointain, voit -il Émilienne, sa mère qu’il appelle parfois ou la morte de la mare. Entend-t’ il la voix de son épouse, celle de baryton de son beau père qui l’engueule ou bien le bruit lancinant des canons.

Perçoit-il la douce chaleur de la cuisse de son amour du Gué ou le sang chaud de la morte qui file sur ses mains, à moins qu’il ne ressente sa vie qui s’enfuit.

Soudain il crie, il s’agite, tremble, on se précipite et d’une main ferme une infirmière à cornette  le lie au moyen de sangles de cuir .

Il se calme, le temps passe , il n’a plus de prise sur lui, le soleil est parti, l’obscurité succède au jour. Un malade hurle, crie au secours, qu’on vienne le libérer d’une odeur pestilentielle. De fait il règne dans la vaste chambre une odeur nauséabonde, un abandon du corps, un relâchement physique. Une novice avec son pistolet plein d’une autre substance doit venir œuvrer pour délivrer celui qui n’est déjà plus rien dans son être, mais qui persiste encore par son corps affaibli à subsister.

La pauvrette ne sait comment s’en sortir, elle tente de faire abstraction au dégoût. C’est sa première journée ici, elle ne connaît rien à la vie, elle est venue contribuer à l’effort national.

Elle soulève le drap d’Alexandre, manque de défaillir. Le pauvre dément, souillé comme un bébé aux langes, la regarde comme une statue au yeux fixes pourrait le faire.

Il faut qu’elle lui ôte tout, elle est embarrassée, n’a jamais vu le corps nu d’un homme. L’effort est violent cette première est traumatisante. Mais comme une sainte elle est habitée et contourne l’obstacle. Cet homme n’est qu’un malade, cette merde qu’un déchet commun à tous, ce sexe n’est qu’un attribut de la miction. Elle lui rend sa dignité, il est propre, il semble vouloir lui dire quelque chose.

Elle s’approche, tend l’oreille, il murmure quelques mots inaudibles. Son corps se contracte, un dernier souffle, Alexandre s’éteint . Première journée, première toilette, premier homme nu, premier mort, elle s’élance comme une hirondelle un soir de printemps dans le vaste corridor, hurle à un secours qui ne vient pas.

Ils viendront toutefois pour constater l’évidence. Alexandre n’est point un héros, n’est pas médaillé mais à pourtant succombé à la même chose que ceux qui gisent dans la terre de Verdun.

Avec le masque de la sérénité mortuaire, il redevient le grand Alexandre, celui aux multiples aventures. L’homme que chacune attendait , le vaillant mari d’Émilienne .

Un drap lui recouvre maintenant le visage on l’emmènera demain au jardin de repos qui jouxte l’hôpital des fous.

Victime non consentie de la folie des hommes, il rejoint les héros du Valhalla ou du panthéon.

2 réflexions au sujet de « LE ROMAN DES MORTS, Épisode 33, l’hôpital des fous »

  1. Je lis tous les jours ces épisodes si bien décrits de cette guerre de 14/18. Pauvres hommes, pauvres femmes que ce conflit à tant fait souffrir.
    Pour le centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 j’avais étudié les parcours de nos 72 morts inscrits sur notre monument. Quelle misère ! Parfois 3 frères et des cousins. J’ai découvert aussi la « folie » de ceux qui revenaient perdus, hagards et complètement changés dans leur personnalité.
    Plus jamais la guerre…!

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