LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 5, le vol du vélo rouge

 

Une odeur de mort planait, la fumée piquait les yeux et faisait tousser. La chaussée encombrée empêchait tout mouvement. On s’arrêta par nécessité mais maintenant où aller?

Fernand et le bourgeois s’approchèrent des rives afin de trouver un moyen de passage, les polonais restèrent avec la charrette, les enfants et les patrons? Il fallait faire attention à ne pas se faire voler.

Le temps s’arrêta pour tous, il faisait chaud, on ne trouvait pas d’eau, les estomacs commençaient à se contracter.

Il n’y avait plus rien à vendre, plus rien à voler, qu’allait devenir cette marée humaine.

La bourgeoise s’éloigna un instant pour satisfaire aux besoins de la nature, au même moment l’un des polonais s’écarta aussi.

Les deux ne revinrent qu’après un long moment, l’ouvrier avait la mine réjouie et l’on compris quand polonais il se vantait de sa bonne fortune. La belle dame avait son plein de paille dans son chignon et les boutons de son corsage étaient attachés le lundi avec le mardi.

Érotisme de la peur, pulsion d’animaux qui sentent qu’ils peuvent mourir ou phantasme d’une rencontre interdite, toujours est-il que l’exode du peuple faisait un cocu de plus.

Ceux partis revinrent enfin et expliquèrent qu’ils s’étaient fait tirer comme des lapins par les soldats français postés sur l’autre rive.

Il y avait quand même une bonne nouvelle, Fernand avait trouvé un passeur pour mener tout le monde sur l’autre rive. Mais comme chaque chose à un prix il fallait laisser les charrettes et l’ensemble des affaires.

C’est à ce moment d’hésitation que le drame se joua, Montereau était un carrefour stratégique et les bombardiers allemands apparurent à nouveau. Abris dérisoires, fuites échevelées, détresse, une explosion, des corps. Les petites furent soufflées et couvertes de débris et Daniel un peu sonné par la déflagration. Ils n’avaient rien, mais l’horreur apparut, un vacher de la Psauve qui les suivait depuis le début gisait mort. Les enfants restèrent muets, tétanisés, jusqu’à présent ils ne connaissaient pas les morts, celui ci discutait avec eux quelques minutes avant l’attaque. On l’abandonna, quelqu’un viendrait bien le relever. C’était pour sûr gageure que de penser cela, les services étaient partis depuis un moment, maire, pompiers, infirmiers, croques morts tous fuyaient comme les autres l’avance des troupes allemandes.

Chaque homme se voyait fusillé, chaque femme se voyait forcée et chaque enfant se voyait mangé.

Pour Daniel il y eut un autre traumatisme que le regard du mort qui restait figé dans ses pupilles. Ce fut la disparition de son vélo, un salaud avait profité de la situation. C’était à vrai dire plus qu’une bicyclette, c’était le cadeau de sa mère défunte pour son certificat d’étude. Avec cette disparition sa maman mourait une autre fois. Une plaie béante s’ouvrait de nouveau, sa vie en sera changée à coup sûr. Il chercha en vain le voleur, mais dans la confusion, la foule et la mort il ne la retrouva pas. Des larmes de haine et de désespoir lui montèrent aux yeux. Fernand son père portait aux Boches une haine inextinguible pour les années qu’il avait perdu dans les tranchées, lui à n’en pas douter leurs en voudrait le restant de ses jours pour ce souvenir perdu, ce bien plus précieux qu’un bijou, l’image d’un être disparu.

On ne prit que le nécessaire et l’on passa comme on aurait passé sur le Styx le fleuve qui sépare le monde terrestre des enfers. Le passeur ne se nommait pas Charon mais il fallut lui donner une pièce pour chacun des passagers. Le sens des affaires pouvant aller de paire avec la charité.

L’on voyait les ponts bouleversés, le fleuve charriait des cadavres d’animaux mais malheureusement l’on reconnu aussi une capote de soldat. Divers débris voguaient au rythme du courant, planches, tonneaux, poutrelles . Une barque à la dérive vint frapper le long de notre frêle esquif, Pierrette poussa un cri de terreur, les gamins ne savaient pas nager et de toutes façons les nappes d’hydrocarbure qui surnageaient entre deux eaux auraient servi de terrible obstacle.

Mais enfin tous étaient en sécurité, les patrons, la bourgeoise et son cocu ainsi qu’une partie des polonais. Le reste de la troupe resta avec les charrettes et les animaux, il est vrai contre un substantiel dédommagement.

La journée était presque terminée et la situation sur cette rive était aussi précaire que sur celle que les réfugiés avaient quittée.

On se réfugia dans une grange, les ventres criaient famine, Daniel surveilla ses sœurs, Fernand et les ouvriers agricoles de la Psauve tentèrent de trouver de la nourriture.

Dans cette grange l’on pouvait faire un panorama de la nature humaine, il y avait ceux qui bâfraient en silence et en cachette ne partageant rien, il y avait une pauvre maman avec des marmots en bas age qui vit que la petite Pierrette la regardait avec insistance et qui charitablement partagea un fond de lait entre elle et ses petits.

Il y avait aussi un couple d’amoureux qui se nourrissait de leurs baisers et aussi un cacochyme vieillard en sarrau qui tenait la main parcheminée de son épouse. Ridée comme une poire tapée elle souriait de sa bouche édentée. Rien ne semblait les atteindre, ils étaient là car leur fils les avait presque hissés de force dans le tombereau.

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 4, la rupture des ponts

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