UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 50, l’année s’achève

Depuis que j’avais annoncé à Aimé que j’étais enceinte, je ne le voyais plus guère. Enfin je ne le voyais plus seul à seul car il venait toujours partager nos repas.

Il y avait comme une gêne entre nous, un fossé s’était creusé. Je ne lui voyais plus son air enjoué et il gardait la tête constamment baissée.

Un jour j’en eus le cœur net, m’assurant que personne ne me voyait je me coulais dans la grange.

Il ne fit guère attention à moi bien décidé à ne plus avoir de contact ni rapport avec moi. J’en étais attristée car jamais je n’avais voulu lui faire de mal.

Je m’assis à coté de lui et je lui exprimais tout ce que je ressentais pour lui. Mon attirance pour lui, sa douce odeur, son peau magnifique, son visage d’Adonis, sa maladresse pendant l’acte et les témoignages d’amour qu’il m’avait donnés depuis qu’il était arrivé dans ma vie.

Je lui contais aussi l’avoir surpris un soir en mauvaise posture. Il sut tout de ce que je ressentais pour lui. Il tourna alors son visage noyé de larmes et me posa la question. L’enfant il est de qui, de moi ou de lui?

J’étais bien incapable de lui dire, mais ce que je savais c’est que l’enfant ne serait pas le fruit d’un amour défendu. Qu’il serait comme ma petite Marie le fruit d’un amour marital. Je lui réaffirmais que d’aucune façon notre attirance ne mènerait à autre chose qu’à ce qu’elle menait actuellement.

J’étais d’ailleurs bien décidé à terminer cette folie, mais je ne savais comment m’y prendre. Mon corps s’en défendait mais mon esprit m’y poussait.

J’en étais là, nous en étions là et je crois que nous étions dans une impasse.

L’année traînait maintenant en longueur, je ne savais pas si la suivante serait meilleure. Mais si je faisais le bilan, en réfléchissant bien je pouvais peut-être relativiser. Certes nous avions eu la mort à la Gaborinière , mais ma fille avait passé le cap dangereux de sa première année de vie. Au niveau de nos amours j’avais été copieusement trompée par ce fourbe de Stanislas, mais je l’aimais et je ne m’imaginais pas la vie sans lui. Mon frère, lui avait engrossé la petite ingénue, mais semblait l’aimer et la vouloir. Mon père avait perdu sa femme mais il était en passe d’en trouver une autre. Il restait bien sûr les amours contrariés de mon petit frère Augustin, il avait été chassé mais il avait apparemment retrouvé une sérénité dans sa vie. Comme vous le voyez contraste et encore contraste, j’avais fait découvrir l’amour à un gamin mais je lui avais fait aussi découvrir la souffrance.

Non vivement qu’elle se termine cette année 1836

Elle faillit d’ailleurs se terminer par un drame, mon père avait décidé de couper un arbre qui était tombé lors de la dernière tempête, puis dans retirer la souche.

L’arbre plus que centenaire allait leurs donner du fil à retordre. Ils passèrent des heures à la cognée. Tout doucement copeau par copeau ils épluchèrent cet arbre vénérable. Comme une brioche qu’on émiette , comme un pain que l’on tranche, le vieux se laissait entamer. Puis en une forme de révolte le bois se fit dur et impénétrable. Mon frère et mon mari n’avaient plus de peau sur les mains, ils n’étaient que cloques, que brûlures, mon père comme toujours s’énervait. Les deux, qui épuisés ne sentaient plus que la lourdeur de leurs bras se récrièrent et demandèrent grâce. Il finit par leur accorder mais prit la hache pour leurs montrer que lui saurait terminer l’abattage. Ce n’était qu’une gageur , mon frère et mon mari devinrent sarcastiques. Lui blême de rage voyant la situation lui échapper cognait de plus en plus dur, le chêne par quelques craquements se moquait de lui. Alors énervé, il devint maladroit, un retour de hache mal ajusté le sanctionna. Il tomba roide comme une branche de l’arbre qu’il voulait couper, soufflé par la cognée qui lui était revenue dans le ventre.

Les deux moqueurs se précipitèrent, mon père avait du mal à respirer. On abandonna le chantier et ils portèrent mon père en se relayant, le domestique leur portant bien sûr main forte.

Je les vis arriver de loin, je crus qu’il était mort et je courus au devant d’eux. Mon père était blafard comme un spectre, son sang s’était comme retiré en un endroit éloigné de son visage. Il respirait péniblement, d’un souffle court d’agonisant. On lui enleva sa chemise pour voir où la hache l’avait corrigé de son insolence. Sa poitrine et son ventre avaient viré au noir, avec des teintes de bleu et de jaune. On envoya Aimé à la Cornetière pour aller chercher la guérisseuse. Il nous fallut attendre un long moment. Du moins le père ne passait pas et c’était toujours cela de prit . Elle arriva, grise, spectrale, dans sa robe de veuve. Sans parole, sûre de son savoir elle tata les chairs, les huma puis lâcha son verdict. Ce n’est rien il a des côtes cassées, cela va se réparer il faut qu’il reste tranquille.

Elle lui prépara un cataplasme d’herbes et d’onguents qui sentait furieusement le saindoux et l’huile.

Toute la nuit il geignit comme un agneau qu’au matin on va séparer de sa mère .

Il mit quelques jour pour de nouveau gueuler, mais les hommes étaient partis pour finir l’ouvrage à leurs mains, et seule ma petite Marie qu’il réveillait par ses hurlements lui répondait par les siens. A n’en point douter il serait debout pour la fête de Noël.

 

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