UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 49, les adieux définitifs

 

Le mois de décembre était là, avec ses journées courtes et ses nuits sans fin, la campagne n’était pas au repos mais vivait à son rythme hivernal.

Elle prenait les choses comme elles venaient, en vieille habituée. Le froid chassait le vent, le vent chassait la pluie, c’était un balai continuel, non pas réglé comme un quadrille mais appliquant une sorte de règle inconnue. J’aimais ce changement permanent, nous ne savions guère si nous serions trempés ou transis de froid. Souvent nous étions gâtés comme dans un état de grâce, car le seigneur nous gratifiait des deux. Heureusement le soleil se mettait aussi de la partie, il faisait fondre les gelées en de multiples cascades. La blancheur du frima sublimée par la lumière du soleil de décembre me laissait sans voix et souvent je me surprenais; mon torchon à la main à rêvasser le museau en l’air, à renifler je ne sais quoi. Cette année nous étions comblés par cette alternance, mon père laissait exprimer sa colère en disant que ce mauvais temps allait le ruiner, que du temps de sa jeunesse il y avait comme une stabilité qui leur permettait tels des augures de prévoir le ciel.

Pour tout dire; moi j’en rigolais de le voir tous les matins maugréer, ses bœufs ne lui répondaient pas et il partait en hochant la tête comme un âne en colère.

D’autant que le 8 décembre, le verra exempt de travail car nous fêtions l’immaculée conception, nous devions cesser le travail car pour notre mère l’église c’était ce qu’on appelle une fête précepte, c’est à dire que nous ne devions pas travailler. Allez faire entendre raison à ces sales bonhommes qui crient tout savoir. Moi le curé me disait que Marie était exempte du péché originel et qu’aucune souillure ne venait la tacher. C’était cela que nous fêtions et c’est pour cela qu’en ce jour je priais avec force. Mon père, Antoine et Stanislas ne comprenaient pas la force de ma foi, ils se moquaient de ma ferveur et blasphémaient à tout bout de champs. Antoine méchamment me disait, ta Marie elle a été lutiné par Joseph et je gage comme vous toutes qu’elle y a pris du plaisir. Mes oreilles pouvaient tout entendre mais ses niaiseries à l’encontre de notre sainte mère me mettaient dans des colères folles.

Heureusement il profita de sa journée pour aller voir sa grosse dinde, Stanislas eut sans doute à faire dans les alentours du château et mon père rejoignit peut-être la petite Raffin.

A deux heures de relevée, alors que je jetais aux poules des miettes de pain j’entendis un chuchotement dans le jardin. Là bas derrière le noisetier j’aperçus une forme, puis me rapprochant je vis se dessiner la grande figure de mon frère Augustin. Mon dieu qu’il était beau, son teint avait pris les couleurs de ceux de la mer. Sa peau presque tannée ressemblait à un vieux cuir, ses yeux qu’il avait toujours eu très beaux, avaient eux aussi comme changés de ton. D’un bleu ciel , ils avaient viré à une bleu océan, plus gris, plus transparent. Je lui pris les mains et l’invita à rentrer chez lui. Il me dit qu’il n’en était pas question. Il venait me dire au revoir pour toujours, il partait pour un voyage sans retour au loin derrière la mer océane. Il me conta comme un enfant babillant les merveilles de sa vie Rochelaise. Il partageait pour l’heure un galetas dans une haute maison qui donnait sur le quai avec un jeune matelot. Je ne l’interrogeais pas sur la teneur de sa relation avec le jeune marin mais je compris. Il me chanta ,comme me l’avait chanté le colporteur, les odeurs du port. Senteurs de la vase après que la mer se fut retirée, parfum des poissons qui se déchargeaient au pied de la tour de la chaîne. Il me mima en rigolant la rengaine des vendeuses de sardines qui poussaient dans toute la ville des petites carrioles à bras. Il m’expliqua le mélange de gens, pauvres, riches, traînant sur les quais. Cela allait des belles bourgeoises qui venaient se pâmer devant les bras musclés des marins aux bourgeois qui venaient flairer le cul de quelques pauvres filles tarifées. Il y avait aussi la catégorie des fonctionnaires qui mains dans le dos jouaient d’importance en inspectant le travail des autres. Mais le plus intéressant était le monde de la mer, mon frère fut intarissable. Il voulait être sûr de tout me dire, de tout me décrire afin que je sache qu’il était heureux. A l’entendre, le fumier des arrières cours des auberges n’avait pas la même flagrance que celui de notre ferme, comme si le crottin des villes et le crottin des campagnes ne sentaient pas pareil. Je le laissais dire, buvant ses paroles. Il en rajoutait en m’expliquant que les femmes de marin exhalaient une fraîcheur que n’atteignaient pas les femmes des champs. Quel grand sot de croire cela, de s’imaginer de tels contes, le bonheur rend aveugle. Mais le temps passait et il fallut qu’il s’en aille, il ne voulait pas croiser mon père ni mon frère. Par contre il voulut biser une dernière fois ma fille Marie, je m’en fus donc la chercher. Il l’embrassa, la serra contre lui à l’étouffer, on eut pu croire qu’en reniflant une dernière fois ses langes il s’imprégnait de la Vendée, de sa terre natale et de la métairie qui l’avait vu grandir.

Puis ce fut moi qu’il prit dans ses bras, il me serra et serra encore comme voulant rentrer en moi. Je sentis bientôt le long de mon cou ses larmes qui me mouillaient. Ru, puis ruisseau, elles devinrent rivières, il pleurait comme pleurent les enfants. D’un chagrin véritable, celui de quitter sa terre, celui de quitter ceux qu’on aime.

Puis encore une fois je le voyais s’éloigner sur le chemin, mon cœur était transpercé, j’étais brisée, chancelante de douleur.

Puis les hommes revinrent , crottés jusqu’au ventre, mouillés, sales et fumant d’une vapeur de labeur. J’ hurlais qu’ils transformaient ma pièce en un champs de labour, avec leurs sabots plein de boue. Ils en avaient cure, je le savais mais les choses se devaient d’être dites.

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