UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 47, autour de la forge

 

Arrivé au village Stanislas ne se tenait plus, il fallait qu’il annonce la nouvelle. Cela tombait bien car on croisa le vieux Joseph et son tambour. Il apprit la nouvelle de ma grossesse comme il aurait apprit celle de la grossesse de la reine Amélie. C’était flatteur mais apprendre cela au garde champêtre revenait à le dire à tout le canton. Il n’y avait pas plus bavard que ce gendarme en retraite. Il avait été tenu au secret toute sa vie et maintenant il se rattrapait, imaginant que les secrets qu’il entendait en tant qu’employé municipal ne comptaient pas de la même manière.

Il avait d’ailleurs triste mine notre bonhomme avec son ancienne veste de militaire, son pantalon rapiécé de cul terreux, son képi écrasé par les ans et assombri par la crasse. Il avait encore gardé la raideur de son ancien état et semblait se mettre au garde à vous quand on lui parlait. Il avait parait-il une jolie écriture mais c’est à peu près tout ce qu’on lui attribuait d’intelligence.

Donc nous étions tranquilles, le bourg serait au courant, j’espérais simplement que je verrais mon père avait qu’il ne l’apprenne par voix municipale.

Sur la place on croisa ma tante Marie Modeste, on lui annonça la nouvelle. D’un air pincé elle me dit que cela ne l’étonnait pas car de tous temps les gens de peu avaient beaucoup d’enfants.

Stanislas lui répondit en souriant oui ma tante comme les animaux. En partant, il lui lâcha un sonore vieille bique. La chère se cabra sous l’insulte, une pluie d’excréments ne l’aurait pas plus douchée que cette amicale injure. Pour sûr nous serions définitivement en conflit avec.

Au village il y avait deux maréchaux ferrants, Jacques Robin et Auguste Guillon, ils se répartissaient le travail et même si peu de monde avait des chevaux, la tâche était immense.

Mon père préférait Guillon, pas tant pour le travail, mais parait-il que sa goutte était meilleure et le verre plus grand.

Il nous fallut attendre car Auguste était déjà occupé avec le cheval du brigadier de gendarmerie François Vergelin. Mon œil se porta sur la magnifique monture, nous n’avions pas de chevaux mais en gens de la campagne on pouvait quand même en reconnaître la beauté. Haut, une robe noire et une douceur qui facilitait le ferrage. Vergelin pour le tranquilliser lui causait et lui caressait l’encolure. Alexandre Guesdon le charpentier qui s’était arrêté pour regarder le travail susurra à Stanislas, si il caresse la croupe de sa femme comme il caresse l’encolure de son bicadin elle doit pas s’emmerder.

Mon mari évidemment rigola de son rire gras, ils allaient nous faire avoir des ennuis ces deux là si ils ne se taisaient pas.

Un groupe s’était formé autour de la forge, comme partout on parlait de la terre et des bêtes. Mais quand le gendarme fut parti et qu’Auguste mit l’un des bœuf sous le travail ils parlèrent politique .

Contrairement au cheval qui tenait sur trois pattes il fallait assujettir le bœuf. Puis Auguste avec sa tricoise retira les clous des vieux fers.

Moi j’observais cela de loin car Magdeleine Cornevin la femme d’Auguste était sortie avec ses mioches pour bavasser un peu avec moi, elle avait une petite Julie qui se mouchait dans sa robe et une autre qu’elle nommait Désirée encore à la mamelle.

Comme mon mari avait déjà annoncé à la cantonade que j’étais prise, je pus en parler avec Magdeleine. Elle me demanda comment nous l’appellerions. Ma foi je n’en savais fichtrement rien, sur le chemin nous n’en avions pas discuté, tout à la joie de l’annonce.

Sans y paraître, j’observais la scène et le spectacle qui s’y jouait, le maréchal d’un coup de lime expert enlevait l’excédent de corne. Derrière le feu ronflait, Auguste en bon artisan avait les fers qui convenaient, sans sourciller d’une main sure, il l’appliqua sur l’onglon de la bête puis le cloua.

Nous avions épuisé notre source de commérage quand les hommes terminèrent. Auguste offrit le coup et ils se serrèrent la main.

On devait rentrer rapidement car déjà la lumière du jour n’était plus la même, elle blêmissait, palissait et doucement faisait place à son ennemie, la nuit.

Comme je le craignais, mon père avait rencontré le garde champêtre qui l’avait félicité d’être une nouvelle fois grand père. Papa fut vexé jusqu’au trou du cul et il resta muet toute la soirée. Ce n’est qu’au moment de se coucher qu’il lâcha, je vais pas nourrir une trallée de drôles, il va falloir ralentir, sinon il faudra partir. Devant mon air décontenancé il me dit, oui si Antoine vient avec sa femme et fait des enfants il faudra leur laisser la place. Je le savais que je n’étais que sa fille et qu’Antoine était son héritier mais tout de même, Stanislas et moi on ne donnait pas notre part au chien question travail. On trimait dur et encore pour pas grand chose, car c’est à peine si mon mari était gagé.

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