UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 46, Aimé ou Stanislas

 

Étrange est bien le mot pour ce que j’ai fait. Comme à la maison je ne pouvais m’exprimer sans déranger mes laboureurs et qu’il fallait bien que je le dise à quelqu’un,  un soir sous un prétexte fallacieux je suis sortie de la maison et je me suis dirigée directement vers la grange. Le froid régnait en maître mais la paille malgré tout, tempérait le frima.Ce n’était plus la douce quiétude de l’automne ni la douce fraîcheur de l’été. Il y faisait très noir et avec ma faible chandelle je n’y voyais pas grand chose. Toutefois je connaissais bien les lieux et j’aperçus enfin derrière une barrière de gerbes de blé une petite lueur qui semblait danser au gré des courants d’air qui balayaient l’endroit.

Aimé était allongé sous une bien maigre couverture, la jeunesse suppléant au manque d’épaisseur de sa protection. Il avait toutefois gardé sa veste. Il faudrait que j’en parle à mon père, il faisait un froid de sépulcre et l’on ne pouvait laisser un homme fusse t-il un domestique gîter dans un tel lieu.

De même par mesure d’économie, mon père ne lui fournissait qu’une faible source d’éclairage et il m’expliqua qu’il devait souffler la camoufle de très bonne heure. Là aussi je me faisais fort de faire le nécessaire.

Il parut surpris de ma présence car il savait que mon mari était à la maison. J’étais fermement décidée à lui annoncer que j’étais grosse, mais je ne savais comment lui dire.

Je me sentais ridicule, de devoir annoncer à mon amant que j’étais enceinte sans lui faire croire que c’était de ses œuvres. D’ailleurs je n’en savais rien, mais comme je m’imaginais que son ignorance des choses de la vie l’empêcherait d’avoir un quelconque  doute, je pouvais me confier.

Oui je sais ce n’était pas très lumineux comme idée.

Je m’assis sur le bord de sa couche comme lorsqu’on borde un enfant. Je n’avais pas prévu qu’il prenne ma main et c’est dans cet appareil que je dus lui dire.

Mais cela resta un long moment comme coincé entre mon cerveau et ma bouche. Je n’y arrivais pas. Lui qui ne pouvait se douter de mon drame intérieur, m’embrassa la main. Comme un éclair frappe, il réveilla mes sens. Comment se débarrasser d’un fardeau quand maintenant vous désirer jouir. Je me ressaisis et le repoussais en le traitant d’idiot.

Non je ne suis pas là pour cela,  je dois te dire quelque chose. Il me regarda et sans doute s’imagina que je terminais notre liaison car ses yeux s’embuèrent et une grosse larme se détacha finissant comme une offrande sur ma main.

Je m’entendis finalement lui dire, Aimé je suis enceinte. Il me regarda fixement, je n’avais nullement réfléchi au fait qu’il pourrait se croire le père. Pourtant son visage d’enfant rayonna, immédiatement, je crus revoir le visage de Stanislas à ma première annonce. J’en étais consternée, qu’allait-il faire, qu’allait-il dire?

Il se leva en transe et se mit à danser autour de moi, il était fier d’être père, fier d’être mon amant, fier d’être un homme capable de cela, alors qu’il n’était qu’un enfant placé chez des maîtres.

La situation m’échappait, je me devais de faire cesser ce vacarme et surtout je devais rentrer avant qu’on trouve bizarre que je sois sortie.

Il s’autorisa à se taire lorsque j’eus consenti à le laisser poser ses mains sur mon ventre. A ce stade il ne risquait pas de sentir une présence mais il voulait prendre possession de quelque chose qu’il croyait lui appartenir. Ses mains chaudes sur ma peau m’horrifièrent et me calmèrent à la fois.

Calvaire car je ne savais comment j’allais faire cesser la croyance qu’il avait d’ être père et bonheur de savoir qu’un homme prenait en compte mes désirs. Jamais mon mari n’avait mis ses mains sur mon ventre pour sentir le bébé et je n’avais jamais vu non plus mon père faire un tel geste.

Je finis par rentrer à la maison où d’ailleurs la conversation sur le même thème se poursuivait. Mon père leva à peine la tête et Stanislas qui avait cru que j’étais partie voir si Napoléon se portait bien en son enclos me demanda si il allait bien. Je lui dis oui, mais il a un peu froid. La conversation cessa immédiatement et l’on me regarda comme une bête de foire. T’es pas un peu gourde dès fois de t’inquiéter du cochon. Tu vas voir dans quinze jours il aura plus froid. Mon sang s’était retiré de mon corps et je sentais une méchante sueur me couler dans le dos. J’avais failli me livrer.

Heureusement qu’ils étaient à leurs affaires car jamais je ne ressortais le soir pour voir les bêtes. Seul Antoine eut un doute, cela se vit sur son visage. Celui là malgré son manque d’intelligence pouvait percevoir des choses que les autres n’imaginaient même pas. Quelle serait sa réaction si il me surprenait le cul à l’air avec le valet de la maison, complicité ou dénonciation. Je préférais ne pas savoir , désormais il faudrait que je fasse attention.

Mais croyez moi la leçon portera et dès le lendemain j’annoncerai la nouvelle quoi qu’il m’en coûte.

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