UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 16, la sorcière

 

Ce fut comme un coup de vent d’automne, comme une bise glaciale de décembre, cette aide qui soudain me venait miraculeuse me donna comme une grande gifle.

Je n’étais plus la même et mon état désastreux se révéla à mes yeux.

Il était toujours là, bouche bée, les bras le long du corps, comme une marionnette dont on ne tirait plus les fils. Son regard perdu semblait vouloir me dire quelque chose mais ses lèvres restèrent désespérément muettes.

Ce fut la pudeur qui enfin me fit sortir de ma torpeur, j’étais là à moitié nue devant un employé de mon père. Certes je n’avais rien de la femme offerte, ni de l’amante qui ouvrait ses bras à un amant enfiévré, mais tout de même. La honte me monta aux joues, troublée, confuse, je ne savais plus que faire. Un moment ma trouble conscience m’a fait hésiter à me jeter dans les bras enfantins de celui qui m’avait seul secouru. Mais ma bouche lui ordonna de sortir et d’aller au puits me chercher de l’eau. Il s’exécuta en courant presque et moi je posais enfin ma fille dans son berceau. Mes bras étaient tout engourdis de l’avoir des heures bercée , ma bouche était sèche d’avoir chantonné une éternelle comptine. Il revint avec de l’eau et la posa sur l’évier de pierre. Je le fis pour sûr sortir et le renvoyais presque durement à son ouvrage.

Nue devant la pierre froide je me lavais à grande eau. Elle était glacée mais je n’en avais que faire, elle me purifia, me lava de mes doutes. Je me frottais à m’en faire mal, chaque parcelle de mon corps fut visitée. Brossée comme une vieille casserole de cuivre je reluisais comme un sou neuf, j’avais en moi comme une fièvre. Je fis le ménage, je retapais ma paillasse et en bonne maîtresse de maison je fis un ragoût de mogettes. Pour parfaire ma résurrection je me refis le chignon trop d’hommes m’avaient vu dépeignée puis je me coiffais de mon plus beau bonnet.

Ma fille emmitouflée dans ma grande cape je partis en direction de la demeure de celle qu’on appelait la vieille. Je la connaissais ou plutôt je l’avais déjà vue. Elle n’était de celle qu’on approche on la disait nonagénaire, peut-être, mais ce terme cachait combien d’années?

Cette sorcière venue d’un autre siècle nous était aussi nécessaire que le forgeron ou le sabotier seulement cette dernière au gré de ses humeurs officiait ou n’officiait pas. Il fallait en somme être introduit auprès d’elle. Je n’en menais pas large en longeant la dernière haie qui cachait sa masure.

On disait tout et n’importe quoi sur elle. Elle aurait croisé en sa jeunesse le roi Louis XV, elle aurait même connu charnellement un comte au nom bizarre qui se piquait d’alchimie. Les plus mauvais racontaient qu’elle avait eu commerce avec le diable et que ses enfants avaient été conçus sur les grandes pierres de la Fontaine Saint Gré.

Lorsqu’elle arrivait au village c’est à dire bien rarement, les conversations cessaient , les femmes se signaient et les hommes que la peur rendait muets baissaient la tête en signe de soumission.

Autrefois elle nous aidait à accoucher, autrefois elle lavait nos morts. Mais maintenant voûtée comme une ogive d’église elle se contentait de nous soigner.

Sa maison croulante dont la chaume trouée laissait passer les outrages du vilain temps d’avril ressemblait presque à un habitat des bois, plus tout à fait une maison mais pas encore une hutte.

Il ne semblait pas y avoir de fenêtre, on pénétrait dans cette antre par une basse porte où même un gnome se serait cogné. Pas de cheminée mais un âtre central comme autrefois, la fumée d’un vilain feu de bois vert s’échappant par un orifice fait dans le toit. Ratatinée dans une grossière robe de laine noire elle méditait en silence. Son visage tanné par presque un siècle de souffrance ressemblait à une vieille semelle de cuir. Noir comme une mauresque, ridée comme une poire tapée, squelettique comme un gisant, puante comme une peau de bouc et affable comme un receveur des impôts.

Elle me tendit une main décharnée afin que je lui glisse mon obole. Elle lui sembla trop légère et garda la main tendue. Je me délestais de ma médiocre économie. Si Stanislas savait cela j’étais mure pour ma première raclée conjugale.

Enfin satisfaite elle me prit des mains mon enfant. Elle la regarda fixement la berça légèrement , murmura des incantations en un langage inconnu par moi et semblant venu du fond des âges.

Puis elle lui apposa ses mains sur le front. Crasseuses aux ongles longs et noirs cela me dégouttait de les voir sur le visage immaculé de ma poupée. Après un temps qui me dura une éternité elle me la redonna et d’un signe m’indiqua la sortie.

Bien sûr le soir les hommes furent surpris de me voir de nouveau dans mon rôle de mère  de fille et de femme. Je cachais mon escapade et seul mon petit valet sut mon secret.

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