UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 16, l’angoisse de la mort de mon enfant.

 

Entre les travaux des champs, labours et hersage,  il convenait de s’occuper des bêtes et notamment de proposer aux verras  les truies qui avaient mis bas en fin d’année dernière. Nous ne faisions pas d’élevage à proprement parlé mais comme tous nous égorgions un cochon pour notre consommation personnelle. Le reste de la portée était bien sûr vendu au marché. Notre truie s’appelait Marie Louise et notre verra Napoléon, mon père appelait cela un mariage princier et vous n’en doutez pas cette saillie faisait la journée en plaisanterie de dessous la ceinture. J’avais l’habitude mais tout de même la grossièreté de ces foutus bonhommes m’exaspérait. Alors je préférais m’éloigner, d’autant que la chopine tournait allégrement en ces moment là.

A l’issue le Stanislas se serait bien vu en Napoléon. Je n’avais guère le temps et l’envie aux gaudrioles. Tout d’abord j’étais irritée des quelques phrases de mon mari sur le jeune valet et en premier plan j’étais inquiète pour ma petite.

Sa fièvre ne baissait pas et son nez coulait comme rivière en crue. Ses grosses joues pleines et grasses avaient fondu en quelques jours et elle ressemblait maintenant à une petite pomme fripée dont on fait le cidre.

Je passais des heures à vouloir la nourrir, j’avais l’impression que j’étais toujours les seins en dehors du corsage. Mais rien ni faisait, ma poitrine point tirée me faisait atrocement mal.

La petite de ses yeux qu’elle avait d’un gris translucide semblait m’implorer. J’entendais qu’elle me disait » petite maman fait quelques choses, soigne moi. »

Je ne savais évidemment quoi faire, en nos campagnes des marmots partaient sans avoir vraiment le temps de vivre.

Nous devions remplir nos ventres puis les berceaux pour combler le remplissage des cimetières.

Personne ne s’inquiétait de cela, la faucheuse s’amusait de ces faibles corps. Certaines vieilles disaient qu’elles entendaient la mort arriver sur un grand char où elle entassait les frêles dépouilles des enfants volés à leur mère.

Dans le silence de la Gaborinière lorsque les hommes couraient aux champs je me surprenais à écouter la résonance du charroi mortuaire de la dame en noir qui arrivait par le chemin d’Avrillé.

Rien, aucun bruit, le silence glaçant d’une tombe parfois troublé par le chant des oiseaux qui eux indifférents à l’ambiance mortifère de la métairie continuaient à s’ébattre de branche en branche.

Somnolant avec ma fille dans les bras j’étais parfois tirée de ma troublante rêverie par le tapotement du bec de mes poules sur notre unique fenêtre. Je sursautais, regardais d’un air morne les gallinacés qui réclamaient leur pitance puis je replongeais dans un trouble sommeil où je voyais ma petite Marie bercée morte par le valet Aimé.

Lorsque les hommes rentraient je n’avais rien fait, la soupe était froide, les croûtes de pain du matin étaient toujours éparpillées sur la lourdes table de chêne. Je ressemblais à une souillon, mes cheveux étaient encore défais et parfois l’on me surprenait à être encore en mon déshabillé nocturne.

Mon père entrait dans une rage qu’il avait coutumière, me traitait de tout, mauvaise fille, mauvaise femme, feignante, geignarde. Stanislas ne disait rien, ne prenant jamais ma défense, il se contentait de me prendre la petite et de la reposer dans son berceau. Jamais il ne l’avait prise une seule fois avant sa maladie, un homme ne s’occupait pas des bébés.

Puis ils en eurent marre de ce qu’ils appelaient mes jérémiades. Ce n’en était pas ce n’était simplement qu’inquiétude de mère. Ils me prièrent de reprendre le cour de mes activités, ils n’avaient pas besoin d’une femelle qui braille sur une enfant pas encore morte. Ils avaient besoin d’une femme forte pour les nourrir, laver leurs culottes sales et assouvir leurs instincts primaires.

J’étais bousculée, conspuée, Stanislas lâcha même qu’il serait prêt à me corriger si je ne reprenais pas ma vie d’esclave domestique.

Le lendemain Marie était au plus mal et moi comme une folle, je me cognais partout comme les oiseaux affolés enfermés et égarés dans une pièce. Je pleurais, j ‘hurlais, demandais une aide qui ne venait pas.

Mais alors que j’étais au plus mal je vis Aimé debout devant la porte que je n’avais pas entendu s’ouvrir. Il masqua la lumière et cela fit que je le vis. J’eus honte du spectacle que je donnais, un spectre demi nu, mes cheveux longs mêlés et sales, une chemise auréolée d’une puante sueur qui couvrait à peine mes cuisses. Je lui offris aussi le morne spectacle d’une poitrine énorme, gonflée par le lait que ma fille ne buvait plus. Je me montrais en une indécence indigne d’une femme, je n’étais qu’une pauvre folle désespérée et sans ressource. Je lui criais de me laisser, j’ameutais le voisinage, j’étais prête à me jeter sur lui,  à lui envoyer toutes sortes de choses à la tête. Mais lui ne bougea pas, comme subjugué par la vision qu’il avait de moi. La honte me submergea et je me couvris d’un drap de mon lit encore défait.

Maîtresse me dit- il ma grand mère est guérisseuse je lui ai parlé de Marie avec votre permission elle va venir vous voir. Alors d’un seul coup j’entrevis une lumière au bout du long couloir de l’agonie de mon enfant

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