UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 15, la trahison

 

Qu’est ce qui pouvait bien pousser une mère de famille, une femme mariée, une fille de métayer à regarder un jeune valet de 16 ans. J’avais bien d’autres préoccupations pourtant, j’étais la seule femme de la famille cela en imposait, on m’appelait au village la Herbert. Quand on vous nomme par votre nom de cette façon c’est soit par admiration soit par dédain. J’espérais au moins une parcelle d’amour, mais bon allez savoir. Par contre le Stanislas n’appréciait guère qu’on me donne du Herbert, je ne l’étais plus de part la loi, j’étais une Bernard, qu’on se le dise.

Je savais que cela le mortifiait, qu’il avait l’impression ainsi de ne pas me posséder entièrement. Je n’y pouvais rien sans doute mais lorsque l’on me nommait de mon nom de jeune fille il avait bien le sentiment d’être comme dépossédé. Cela le rendait maussade, parfois méchant à mon égard, lorsqu’il en avait assez d’entendre cela il se renfrognait, me fuyait. Il se punissait tout seul car voyez vous lors de ses bouderies il ne venait pas me rejoindre à l’étable et se tournait ostensiblement dans le lit. Si cet idiot pensait qu’il me punissait en me privant de son corps il se trompait lourdement. Je n’avais aucune responsabilité dans l’opinion que se faisaient de moi les villageois.

Aimé le valet apparut le lendemain de l’altercation du champs assez défait, visiblement il n’avait pas bien dormi et redoutait la réaction de mon père. Rouge, la mine triste, la tête baissée , il dansait d’un pied sur l’autre en faisant cliquer ses sabots. Cette dans de saint Guy au milieu de la pièce silencieuse aurait eu quelques choses de comique si l’avenir de l’enfant ne fut en jeux. Être renvoyé d’une métairie était l’équivalent d’une flétrissure au fer rouge, la perspective d’un futur au village s’estompait, jamais une terre ne lui serait confiée et aucune fille ne lui serait donnée. La honte d’un renvoi valait condamnation au bagne.

J’eus l’impression que le valet dansa de longues minutes, mais ce n’était que l’un de mes troubles, tout fut plus bref, mon père d’un regard le fit asseoir à la table commune. En maître il ouvrit son couteau, traça une croix sur le pain s’en coupa une large tranche et directement s’en se soucier de la hiérarchie familiale il tendit la miche au jeune Aimé. Antoine blêmit et Stanislas se ratatina sur son banc. Seul Augustin ne manifesta aucun signe et resta plongé le nez dans sa soupe.

Le jeune blanc bec avait gagné la considération de mon père, pour peu que ce dernier eut une fille il lui aurait certainement donnée. Mais j’étais la seule femelle disponible et l’idée me vint de pouvoir me donner à ce petit mâle comme on s’offrirait en butin à un vainqueur.

En sortant pour aller donner à boire aux bêtes Stanislas déclara  »c’est ti pas malheureux qu’une vieille bonne femme ouvre ses cuisses à un gamin, c’est bien sale  ».

Je le retins par le bras et lui fit répéter, mon mari toujours bien informé n’avait aucun doute là dessus Aimé faisait des choses pas très claires dans les jupons de la journalière responsable de l’altercation. Peut-être même que l’enfant qu’elle nourrissait était de lui.

Ma journée fut mauvaise, je lui aurais bien arraché les yeux à cet insolent, je l’aurais bien déculotté et émasculé ce profiteur. Moi qui lui donnais toutes mes pensées moi qui me donnais à mon mari en pensant à lui, j’étais bien récompensée .

Cette information demandait quand même confirmation et je restais donc sur la défensive

Avec tout cela j’en oubliais ma fille, je la trouvais un peu chaude et sa virulence à me tirer le lait ne se manifestait guère aujourd’hui. J’espérais qu’elle n’avais pas pris froid dans ce vallon de la fosse. C’était bien absurdité de trimballer ses mômes par tous les temps, par tous les chemins afin de gagner quelques heures et surtout économiser quelques sous.

Nos drôles mouraient bien assez tous seuls sans rajouter des causes mais je crois bien que j’étais la seule à penser ainsi à moins que d’autres femmes gardant leurs réflexions pour elles eussent les mêmes préoccupations que moi.

En attendant je devais aller au village pour me commander une paire de sabot chez le fils Pilenière. Cela me coûtait de laisser ma fille mais bon elle avait l’habitude et emmaillotée comme elle l’était il ne pouvait guère lui arriver quelques choses. Un imprévu pouvait certes arriver et l’on contait au bourg qu’un petit avait été un jour dévoré par un chien. Personne bien entendu ne connaissait la famille à qui cela était arrivé mais tous en étaient certains le fait était réel.

Aimée le sabotier me reçut devant chez lui,il n’avait pas de boutique ni d’atelier. Au beau jour il se mettait devant sa porte et lorsque les éléments étaient contre lui il se repliait dans l’unique pièce qui abritait son ménage avec Marie Boulineau. Je la connaissais bien d’ailleurs Marie c’était presque une amie, nous avions le même age et autrefois à la sortie de l’église c’était avec elle qu’en tournant sur la place nous attendions les galants.

Le sabotier derrière son paroir s’activait, il leva la tête. Nous avions pris l’habitude de venir chez lui, le travail était bien fait et nous pouvions aisément faire durer les sabots qui venaient de chez lui une semaine de plus. Car voyez vous une famille comme la notre en consommait énormément, en règle générale chacun d’entre nous s’en faisait faire six dans l’année nous étions cinq je vous laisse donc compter. A cela il fallait rajouter ceux des valets car leur entretien était compris dans leur contrat.

Pas besoin de retirer les chiffes qui entouraient mes pieds, Aimé connaissait en bon artisan tous les pieds de ses pratiques. Après quelques banalités échangées avec Marie je me sauvais bien vite pour retrouver ma fille.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 15, l’altercation du champs de la fosse

 

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