UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 13, le vendredi Saint.

 

L’église en ce jour était absolument bondée, tout le village s’y pressait, aucun homme n’avait préféré l’auberge au lieu sanctifié. D’ailleurs même l’aubergiste avait fermé son lieu de perdition pour venir célébrer l’office de la passion.

Chacun avait pris sa place, un vrai spectacle. Le brouhaha était complet tout le monde avait quelque chose à dire. On se saluait, on se jaugeait, on s’examinait d’ailleurs du plus pauvre au plus riche, la mine était soignée. Les beaux habits étaient de sortie, celles qui possédaient des dentelles les exposaient comme le saint sacrement, ceux qui avaient des chaussures neuves martelaient le sol instinctivement pour qu’on remarque leur beau cuir. Pour se rappeler la crucifixion du christ, il semblait que l’âme humaine devait montrer se qu’elle avait de plus vile, l’envie et la vanité. Nous n’étions pas à un foirail, à nous mettre en lumière ainsi, moi j’avais affecté la plus simple attitude et ma vêture reflétait la petitesse de ma condition. Je ne pétais pas plus haut que mon cul comme certaines métayères. Mais par contre la propreté de mon âme et de mon corps étaient certaines. Mes bas de vils tissus cachaient des pieds propres et mon intimité bien que je ne fusse pas une fille avait eu l’honneur d’être débarrassée des miasmes fétides de la semaine. Je n’étais pas de celles qui sous couvert de bas de coton d’un blanc immaculé et de cotillons de prix cachaient des pieds noirs de crasse et un cul plein de merde.

Presque chaque métairie avait son banc, du moins nous nous groupions comme tels.

Au premier rang bien sûr, notre propriétaire et sa femme. Elle, habillée comme à la cour croyait être en une cathédrale. Hautaine, fière de sa richesse elle toisait son monde avec insolence et dédain. Au reste, ôter lui ses nippes de prix elle n’était qu’un petit pot à tabac, grassouillette à souhait dont la poitrine malgré les brassières tombait sur son ventre redondant. Son visage noyé de graisse était comme enveloppé par son bonnet de dentelle de Calais et une légère moustache ombrait sa lèvre.

Lui, avait, avouons le plus d’allure, légèrement plus grand que la moyenne, un nez aquilin vous défiant et vous toisant. Un teint coupe rosé attestant la bonne chair lui donnait comme un air de brave campagnard et qui semblait dire, vous voyez je suis des votres.

Loin derrière se trouvait leur valetaille, Joseph Goubaud le valet de chambre raide comme un tronc d’arbre, affectant une allure aristocratique mais dormant dans la grange. A ses coté la Louise, femme de chambre de madame la châtelaine, vêtue avec élégance des robes usagées de sa patronne, on la disait ouverte à beaucoup de choses et ouverte à beaucoup. A ses cotés Marie Guériteau, la cuisinière 42 ans à ce qu’il paraît, vierge comme une enfant, les hommes la moquaient mais les plus avisés disaient que son magot compensait bien son corps encore en jachère.

Baptiste Rivière le jardinier du château était avec sa femme et ses deux petits, de braves gens qui n’hésitaient pas à aider de quelques légumes les plus démunis, je les saluais et il me rendirent le salut. Il y avait aussi la Céleste Beautrée, fille de peine qui souvent nous en faisait, tant son aspect peu soigné contrastait avec ceux du château. Mon frère disait qu’il en aurait bien fait sa femme car ses appâts étaient assez appétissants. Mais à quoi bon une belle prestance si elle est gâchée par un aspect de souillon. Tout le village se demandait pourquoi madame la gardait à son service.

Pour en finir avec ceux de la Guignadière, il y avait celui que l’on nommait le coq, petit, le jabot triomphant, replet bonhomme cachant une vilénie certaine se nommant François His. Il gérait les affaires de monsieur avec un certain talent disait- on. On le redoutait, le jalousait et le détestait. Désirée sa femme ne se mélangeait pas à nous, dommage disait Stanislas je me serais bien rapproché d’elle. Ils avaient trois fils dont pas un ne valait la corde pour les pendre. Ceux là du haut de leurs quinze, treize et douze ans défiaient les fils de paysans et se passaient avec eux de méchantes peignées.

Bien sûr nos édiles tournaient autour de ce premier banc comme abeilles sur le sucre. Le maire faisait le paon et sa femme la dinde, c’était risible et visiblement humain car ils n’étaient pas les seuls.

Vergelin le brigadier de gendarmerie cintré dans son uniforme bombait le torse pour qu’on l’aperçoive, même pas officier, le maire Chabanon et notre bon maître lui tournaient le dos sans paraître le voir. Sa femme Marie qu’on appelait le brigadier Boitard du fait de son nom de jeune fille et de sa façon de diriger son homme tirait une moue de six pieds de long tant on la dédaignait. Chacun devait rester sur son banc, nous entourés des nôtres nous y étions bien aise.

Nous n’en aurions pas fini de décrire tout ce beau monde , mais sans qu’on le veuille un ordonnancement se faisait, les meuniers avec les meuniers, les laboureurs entre eux, les pauvres journaliers et leurs enfants loqueteux formaient masse au fond de l’église séparés de nous par quelques bordiers à peine moins besogneux qu’eux.

Pleine à craquer le curé en aurait pleuré, il gonfla sa voix et entonna la prière universelle, le latin chantait à nos oreilles on y comprenait rien mais cela formait une douce poésie enchanteresse qui me faisait inonder les yeux. Ensuite en langue vernaculaire le curé nous rappela le sacrifice de Jésus sur la croix qui était le fondement de notre religion.

Ensuite vint l’Eucharistie puis la communion. Stanislas pendant que nous attendions notre tour, me soufflait des cochonneries. Vivement la fin du carême que je te mange comme un bout de lard gras, ce n’était pas très raffiné mais crûment explicite, allez vous concentrer avec des foutaises pareilles. Vraiment un tel païen ne me méritait pas.

Les crucifix de l’église furent dévoilés et l’on fit le tour des douze stations du chemin de croix, c’était notre procession. J’entendais le ventre de mon père gargouiller que cela m’énervait bien.

A la sortie de l’église la parade des vaniteux reprit, le maréchal saluait le forgeron qui levait chapeau devant le meunier. Père appelait cela des civilités moi je nommais cela des servilités.

Ensuite nous avions la journée pour nous, le jeun était de rigueur alors pas de cabaret  ni d’auberge ni de bouillon gras. Juste une mince collation, nos ventres sonneraient le creux. Pour sûr ce n’était rien par rapport au sacrifice qu’avait fait pour nous notre seigneur Jésus

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