UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 9, la morte de la Gaborinière

La morte de la Gaborinière.

Entre la nuit et le jour de cette journée funeste j’entendis un râle lointain. J’attribuais d’abord à mon rêve ce cri déchirant. Mais c’était bizarre car mon songe était plutôt calme, doux et plein d’amour.

Au fond de ma conscience pas encore éveillée je pressentis un drame, un étrange dénouement.

D’un bon je fus sur le sol et directement je fus au chevet de Marguerite.

Bizarrement un raie de soleil illuminait seul son visage comme un doigt qui désigne. Ce faible halo venu de l’aube naissante semblait encore hésiter. Mais se stabilisant soudain il ôtait tout doute sur son intention première.

Ma belle mère me tendit sa main parcheminée comme si elle me passait un relais. Elle ne pesait plus lourd cette main qui un jour m’avait giflée, devais-je dans un dernier sursaut de haine me délier de cette étreinte?

Je n’en n’eus pas la force, qui étais-je pour me défiler à cette désignation du destin.

Elle ne parla pas, seuls ses yeux implorant tentèrent de me faire passer un message. Pour comprendre ce qu’elle désirait me dire, je devais pénétrer au plus profond de son âme. Mais l’ayant couvert du temps de sa splendeur d’une chape de haine je ne pouvais évidemment pas la comprendre. Pourquoi le seigneur me plaçait-il en cette position?

Ne pouvant comprendre le langage de son regard je restais comme une idiote impuissante à la fixer.

Elle ferma soudain les yeux et sa tête se cabra en arrière. Ce fut tout.

Crève la marâtre, ma belle mère, la femme de mon père était morte.

Je restais un long moment sa main sans vie dans la mienne, puis je pris conscience d’une présence.

Ma petite sœur Thérèse nous observait, pieds nus en chemise, poupée de porcelaine au teint blême elle se tenait immobile au chevet de sa mère morte.

Je sus qu’elle avait conscience du drame lorsque j’aperçus des larmes qui coulaient de ses yeux innocents.

Je lâchais la morte pour prendre sa petite descendance dans mes bras. Les quelques larmes du départ se firent flot et m’entraînèrent à mon corps défendant à en verser aussi.

Moi vingt cinq ans, elle quatre ans pleurions maintenant bruyamment, jusqu’à maintenant je n’avais pas eu conscience que ma petite sœur se rendait compte de la gravité de la maladie de sa mère.

L’ambiguïté se faisait jour en moi, je chialais sur le corps mort d’une femme que je pensais détester.

Maintenant Stanislas était debout à nos cotés, lui se moquait bien de tout cela, elle était morte mais comme elle n’était rien pour lui , il ne fut pas affecté. Pourtant plus d’une fois je l’avais surpris à la regarder d’un drôle d’air , concupiscent et plein d’envie.

Il alla prévenir mon père qui tel un diable sortant de sa boite se jeta à genoux devant la dépouille de sa femme. Cet homme si dur avec tout le monde et avec lui même redevint un petit enfant. Accablé par la mort de sa deuxième femme il pleura à chaudes larmes.

Stanislas messager du malheur fit le tour de nos connaissances et de la famille.

Mon père finit par s’éloigner, ses pleurs avaient cessé, c’en était terminé de sa faiblesse. L’image du métayer, du mâle insensible reprit le dessus sur l’homme désemparé.

J’avais une multitude de choses à faire mais je dus me résoudre à commencer par la plus désagréable. Les yeux clos de la morte s’étaient ouverts et il me semblait qu’elle m’observait. Je me fis violence car ma petite sœur crut un instant que sa maman revivait et je me devais rapidement afin de l’épargner de faire cesser cette troublante méprise.

Ensuite je fis le tour des récipients qui heureusement se trouvaient vides à l’exception de la bassine qui servait au lavage de Marguerite.

Je me précipitais dehors pour en jeter le contenu, l’âme de la Marguerite s’était sûrement lavée de ses péchés dedans et il fallait que je nous en débarrasse. Vue la méchanceté de ma belle mère l’eau devait en être chargée. Je faillis en asperger mes frères qui enfin daignaient se présenter. Eux aussi n’aimaient guère leur marâtre, ayant eut à subir ses sauts d’humeurs de gamine trop gâtée .

J’eus bientôt le renfort de la vieille matrone qui se proposa de faire la toilette mortuaire. J’étais heureuse qu’on me débarrasse de cette corvée. Le souvenir de celle de ma mère que l’on m’avait obligée de faire me revenait à l’esprit.

Elle avait de la pratique, l’eau se fit purificatrice, un morceau de drap bloqua la mâchoire afin que la bouche ne s’ouvre pas pendant la veillée. Elle boucha à l’aide d’étoupe les orifices naturels. Un drap la recouvrit et seules les mains où l’on glissa son chapelet apparaissaient .

Les voisines arrivèrent ainsi que Louise et Marie Jeanne, on se mit en prière autour du lit.

La chandelle bénie à la chandeleur brûlait et près du lit je plaçais une coupelle d’eau bénite soigneusement conservée de la semaine sainte de l’année précédente. Chacun en arrivant avec un rameau en aspergea le corps.

Au village tout le monde maintenant était au courant, le crieur des mort ayant fait son office.

Autour de la morte le silence n’était pas loi, le père avait sorti une bouteille et les hommes buvaient bruyamment. Une femme énervée tenta de leur imposer silence, nous étions devant une morte et en période de carême. Papa bougonna et en signe de représailles faillit sortir un morceau de goret fumé.

L’inhumation devait se faire le soir même la veillée fut donc courte.

Moi je fis comme les autres, litanies, grâces et service des hommes.

Mes frères sortirent nos deux plus beaux bœufs et les firent tout beaux, les deux valets astiquèrent la charrette où prendrait place la Marguerite.

Encore une corvée et l’on pourrait former le convoi. Avec Louise et Marie Jeanne l’on plaça la défunte dans un grand drap neuf que l’on cousut pour former linceul.

La métayère qui était entrée fière pucelle pour se jeter dans les bras de mon père à la Gaborinière en sortait maintenant les pieds devant laissant vide une couche que mon père n’en doutons pas remplirait bien vite.

En un long serpent, aux pas lents des bœufs de trait, on marcha vers l’église. Silencieux et recueilli en tête de cortège, bruyant et indiscipliné plus on s’éloignait. Le degré d’intimité avec la morte diminuant avec l’éloignement. Les cloches sonnèrent le glas, pour la jeune et belle patronne.

Quelques pelletées de terre furent ses derniers vêtements. Le soir à la Gaborinière j’étais patronne et au lit de mon mari valet j’exigeais qu’il me fasse l’amour.

J’étais sûr que la marâtre ne viendrait pas me tourmenter mais je préférais exorciser sa présence sous les assauts de mon mari qui en période de carême fit mardi gras.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s