UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 68, le dernier épisode

Thérèse Bonnot et Charles Perrin                                  Yvonne Perrin

  mes grands-parents                                                      ma mère

 

Jules Joseph Perrin

commune de Sablonnière ferme de la Belle Étoile

1918

A la ferme ce fut dur, guère de main d’œuvre, Louise se tuait au travail comme les autres femmes, on y arrivait péniblement, on s’aidait entre nous, même les permissionnaires tombaient leur vareuse pour quelques jours.

Chaque famille redoutait la venue du maire ou du garde champêtre, Louise ne vivait plus, nos grandes tablées joyeuses avaient laissé place à des face à face.

Bien sûr il nous restait le Gaston, mais celui ci avec ses airs supérieurs ne pensait qu’à étudier, nom de dieu on allait quand même pas en faire un rond de cuir ou un curé.

Pour lui faire mettre la main à la terre ou plus simplement les mains dans le fumier c’était tout un poème, il se débinait, mais que pouvais je dire, sa mère qui le chouchoutait lui servait de complice et s’échinait à sa place .

Bien sûr il y avait ce flandrin de Charles, mais sa ferme lui donnait à lui aussi beaucoup de travail, sa femme Thérèse était volontaire mais toujours avec le ventre gros.

Les noms de Verdun, la Somme, l’Artois, le mont Cornillet, Foch, Joffre, Pétain, Clemenceau résonnaient à nos oreilles, » allons enfants de la patrie ». L’espoir succédait au désespoir et le désespoir succédait à l’espoir, c’était selon, nous avions en fait toujours un général boucher sous la main. Le sang de notre jeunesse coulait entre les  doigts de ces galonnés sans scrupule, nous ne savions quand cela allait finir.

Des plus avisés que nous sans doute affirmaient que les Américains viendraient nous apporter de l’aide, que c’était éminent. Je n’y croyais pas trop mais ce fut pourtant ce qu’il advint.

Louise aimée Groizier

Femme de Jules Joseph Perrin

Commune de sablonnières, ferme de la belle étoile .

1917

J’étais grand-mère, le Charles il m’avait fait une petite qu’ils avaient prénommé Renée, bien sûr je ne compte pas la petite bâtarde que la Thérèse a amené dans la corbeille de mariage et qu’elle a imposée à mon nigaud de fils, enfin ce sont leurs affaires.

Depuis le début d’année je ne suis guère en forme, faible et toujours toussant, en fait je m’étiole petit peu par petit peu. Tout travail me pèse et pourtant il ne manque pas. Avec l’absence des fils le travail à doublé, Germaine se démène comme elle peut pour tenir le ménage pendant que moi avec mon mari nous faisons les gros travaux agricoles.

Le soir je m’endors comme une vieille chatte, pas moyen de résister à la moindre veillée. Jules n’est pas content et dit qu’il aurait mieux fait de se marier directement avec une bûche de bois.

Mon sommeil est tourmenté je ne dis rien, mais je me lève la nuit pour ne réveiller personne avec mes quintes de toux. L’autre soir j’ai craché du sang, cela m’est déjà arrivé et ne m’inquiète guère. Je n’ai plus mes règles, bizarre je n’ai pourtant pas le sentiment d’être enceinte, serais-je aux portex de la ménopause.

J’en parle à une amie qui m’explique que cela peu provenir d’une fatigue intense. Sans doute, l’hiver est long , très long, j’ai tout le temps froid. Jules s’inquiète un peu mais il travaille comme une bête de somme et n’a pas le temps de se préoccuper de mon état.

Pourtant il faut que je m’alite, il n’y a rien à faire, pire que la mère quand elle était sur sa fin.

Un midi une phase de toux me laisse exsangue, Germaine panique et va chercher son père sur une pièce de terre. Il revient comme un fou et décide d’autorité de faire quérir un médecin. Il n’y en a pas à Sablonnières et à dire vrai nous ne savons où en trouver un, car aucun n’a jamais franchi le seuil de la porte. Combien cela va-t-il nous coûter?

Il aurait mieux fait de rester à la ville, il nous déclare que j’ai la tuberculose, oui et alors.

C’est également contagieux, le docteur à peur pour Gaston et Germaine, il faudrait peut-être les éloigner.

Mon fils Charles les récupère, je suis maintenant seule à la maison,certes on vient me voir mais depuis la déclaration de la maladie, mes voisines ne passent que la tête dans l’encadrement de la porte.

Si cela continue je vais crever toute seule pendant que mon homme est au champs. Je n’ai guère de nouvelles de mes fils guerriers à part de temps à autres des cartes qui lues par la censure ne nous apprennent rien. Les reverrais- je, j’en doute de plus en plus.

La toux se fait de plus en plus forte, je me pisse dessus et je gaspille un nombre de mouchoirs incalculable. C’est Germaine qui va devoir les laver.

Bientôt je le pressens c’est la fin, j’ai assisté de nombreuses fois à des veillées comme celle ci. Le docteur, qui devise avec le mari, le curé qui s’approche, les voisines qui psalmodient des prières, ma fille qui pleure à ma tête de lit.

Seul Gaston, ma fierté ne dit rien, il est fort et semble par sa jeune présence me soutenir et se dire que peut-être un espoir subsiste.

Mais non, maintenant je les vois à peine et je les entends dans un lointain bourdonnement, je sens  un baiser, peut-être Jules ou Gaston ou Germaine, ou Pierre ou Charles ou Achille.

 

Louise est morte le 27 mars 1917, son mari Jules continua sa vie, qui elle s’avéra assez longue.

Il s’occupa comme il put de petit Pierre qui souffrait d’infantilisme. André se maria en 1922, Edmond en 1920, Gaston en 1926 et Jules en 1928.

Jules céda sa ferme de la Belle étoile à Edmond qui la conserva et la transmit à son fils Marcel.

Jules Perrin décéda en 1942 au hameau de Voultron.

Quand à Charles, c’est mon grand père, il eut une nombreuse famille et tous ses enfants naquirent à Sablonnières.

Pour une raison inconnue ils quittèrent ce village dans les années 1930 et se fixèrent à Rampillon, toujours en Seine et Marne.

Mon grand père Charles que je n’ai pas connu est mort en 1952 à Luisetaine à l’endroit  où il avait pris sa retraite.

Ma grand mère Thérese que j’ai bien connue est morte en 1982 à l’hôpital de Provins.

Ils ont eu une nombreuse descendance, mais de leurs enfants ne survit que ma mère Yvonne née en 1927 à Sablonnières.

Mais ceci est une autre histoire .

Fin

9 réflexions au sujet de « UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 68, le dernier épisode »

  1. Que cette épopée tout au long de ces dizaines d’années, m’a captivée ! J’attendais chaque jour la suite… toutes ces histoires de vie sont certainement quasiment identiques à celles de ma famille ayant vécu dans le Loiret et le Cher.
    Un grand merci Pascal pour ces témoignages poignants.

    J’aime

  2. Super, c’était passionnant et j’avais toujours envie de savoir la suite des aventures de vos ancêtres, même si ce n’étais pas toujours facile de s’y retrouver dans leurs liens familiaux. A quand un nouveau récit qui irait se balader du côté de l’Aunis ! (je prêche pour ma paroisse)

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s