UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 67, la grande guerre

 

Charles Perrin

fils de Jules Joseph et de Louise Aimée Groizier

commune de Sablonnières, ferme de la Belle Étoile

1913

Je n’avais pas l’âme d’un soldat et ce fut avec bonheur que je fus exempté de service militaire. Pour une fois que mes crises d’épilepsie me servaient à quelque chose.

Bloqué trois ans à faire le guignol une arme à la main, non vraiment très peu pour moi, mes deux frères aînés n’avaient pas non plus été retenus. Par contre mes frères qui venaient derrière nous, visiblement n’y couperaient pas.

J’avais d’autres préoccupations, la première c’était la mauvaise affaire dans laquelle je m’étais fourré. Au cours de l’une de mes sorties bien arrosées, sur un pari idiot j’ai baissé mon pantalon. Pensez donc, devant la maréchaussée cela n’avait guère été apprécié. Outrage à la pudeur qu’ils avaient dit, 100 francs d’amende. Ce n’était pas une bagatelle, en plus je ne voyais pas où se trouvait l’outrage il n’y avait même pas de femme.

Mais là n’était pas l’essentiel, j’avais au cours de l’une de mes virées rencontré une femme. Elle habitait La Chapelle Véronge avec sa mère, son beau frère et ses demi- frères.

Pour être précis si son cœur était à prendre son pucelage ne l’était plus. Thérèse comme beaucoup d’autres, s’était laissée prendre aux jeux de l’amour ou laissée prendre tout court. Elle ne m’avait pas raconté les circonstances de la conception de Madeleine mais je présentais que cela avait du être un drame. Elle n’avait que dix sept ans. Lorsque je la rencontrais, elle était un peu plus âgée et ne demandait qu’a partir de chez elle. Je lui fis mes yeux de séducteur, je la fis rire et rapidement je l’amenais à ce que nous désirions tous. A nos jeux, nous accordâmes une grande prudence, il convenait de ne pas se retrouver grosse trop rapidement. Mais Thérèse avait acquis certaines connaissances et ne se fit pas piéger deux fois.

J’étais tellement fou amoureux d’elle que je lui aurais promis n’importe quoi. Elle en profita bien car à l’issue d’une joute amoureuse elle me fit promettre de reconnaître le petit fruit d’un autre.

Peu m’importait de prendre la responsabilité d’élever une enfant qui n’était pas de mon sang, peu m’importait de m’occuper d’un champ défriché par un autre, peu m’importait de m’enivrer de senteurs de plantes que je n’avais pas plantées. Je l’aimais, la désirais et voulais la marier.

J’annonçais cela au père et elle l’annonça à ses parents. Cela ne posa aucun problème, mes parents étaient plutôt contents, j’étais le premier de la famille à prendre femme. Certes ils furent un peu décontenancés quand je les prévins que je prenais à mon compte la petite Madeleine, que c’était moi le père et que nous n’avions rien dit parce qu’elle était trop jeune. Tout le monde fit semblant d’y croire , mais personne n’y crut.

La noce eut lieu à La Chapelle Véronge chez les Chanu. Ma belle mère était une très belle femme qui n’avait pas encore quarante ans, je me pris d’ailleurs de rêver mais bon arrêtons les divagations. Elle avait eu Thérèse à dix neuf ans dans des conditions un peu similaires que dix sept ans plus tard sa fille, et c’est pour cela que ma femme portait le nom de Bonnot comme nom de jeune fille.

Chez les Bonnot on était donc fille-mère de génération en génération.

Prendre femme n’était point difficile le plus dur était de nourrir ma nouvelle famille. J’eus la chance de trouver un fermage sur Sablonnières et je me mis à l’ouvrage. Mon père ne croyait pas que je puisse y arriver tant ma réputation de bon à rien n’était plus à faire. Eh bien je m’efforçais de lui prouver le contraire.

 

Jules Joseph Perrin

commune de Sablonnière ferme de la Belle Étoile

1914

Comme tout le monde on a suivi  les événements dans les journaux, ce n’était certes pas notre préoccupation majeure car nos travaux agricoles prenaient le pas sur tout mais tout de même l’inquiétude montait.

Nous autres on ne comprenait guère les liens de causes à effets entre l’assassinat de l’héritier Autrichien par un Serbe avec la Russie, l’Allemagne et les Français.

Quoi qu’il en soit quand le tocsin a sonné et que nous nous sommes précipités à lire l’ordre de mobilisation générale affichée sur les murs de la mairie on tomba du cul.

Pour les jeunes se fut le départ immédiat et pour nous autres les vieux la perspective de moissonner sans la force vive de la jeunesse.

Il faut bien dire que le départ se fit dans la liesse , les jeunes chantaient, riaient, se saoulaient de vin et de baisers de jeunes filles. Tous ces gosses se voyaient déjà à Berlin à boire la bière allemande, à se couler dans les reins des Gretchens et jouir de leur ventre gras. Même certains de plus cultivés et pouvant avoir un esprit critique plus acerbe se laissaient tromper par l’ambiance générale. Les instituteurs voulaient se repaître dans la patrie de Goethe et les curés se voyaient bien évangéliser ces terres protestantes.

Nos généraux, eux étaient confiants en notre belle machine de guerre, ils avaient étudié Napoléon et Clausewitz alors en avant sabres au clair. Pantalons rouges, képis sur la tête, à mon commandement, face aux mitrailleuses lourdes teutonnes, il fallut rapidement déchanter. Un mois après l’entrée en guerre, on entendait gronder le canon sur la Marne.

Ce fut une belle panique, nos belles troupes ramenées à cent kilomètres de Paris, allait-on rejouer la même partition qu’en 1870. Heureusement non, nos vaillants soldats bloquèrent les hordes impériales, mais cela en était fini de la guerre rapide. Nos hommes s’enterrèrent et moururent et moururent encore.

Chez nous à la Belle étoile, personnellement j’étais trop vieux, le Achille était exempté, il n’y a avait plus à y revenir, André ne fut pas confirmé dans son invalidité car vu le nombre de morts et d’éclopés,on avait besoin d’hommes. Il fit une belle guerre, pieds gelés à la côte du Poivre à Verdun puis blessé au bois des Caurières toujours à Verdun le 13 septembre 1917, pour un boiteux c’était généreux.

Le Charles, lui ne partit pas et m’aida pour les moissons c’était courageux car il avait aussi les siennes à faire, en mai 1917 toujours avec un besoin criant de chair à canon on le classa en service armée, deux mois plus tard il était de retour, vraiment rien à en tirer de notre épileptique.

Le René,  il eut moins de chance, sous les drapeau pour son service puis incorporé presque aussitôt pour cette foutue guerre. Au 154ème régiment d’infanterie qu’on l’envoya puis au 294ème jusqu’au mois de mai 1918. Après plus de nouvelles, on le présuma prisonnier puis mort et enterré dans les glaises de la Somme.

Pour Edmond cela avait bien commencé, réformé pour bronchite, c’était peu de chose en effet mais que faire d’un malade des bronches dans les eaux des tranchées. La réponse vint en 1915 car il fut incorporé, 106ème, 155ème, 154ème, puis 32ème d’artillerie. Une belle guerre avec un galon de caporal, plusieurs citations, croix de guerre avec étoile de bronze et d’argent, médaille militaire. Surtout il eut le bonheur de revenir entier, bien que les séquelles de ses blessures et bien sûr sa faiblesse de complexion pulmonaire lui gâchèrent un peu son retour.

Puis le dernier mobilisé Jules, belle campagne, médaille militaire comme son frère, blessé à la main avec amputation, encore un qui en ressortira pensionné..

Les Perrin globalement avaient donné de leur sang et de leur temps. ils en étaient revenus, sauf mon pauvre René. Il est vrai que la majorité des familles perdirent un enfant. 

Sale guerre , mais heureusement nos dirigeants nous affirmèrent qu’elle serait la dernière.

 

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