UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 63, encore un départ

Jules Joseph Perrin fils de Joseph Alexandre Napoléon

commune de Bellot hameau de Saincy

1896

Officiellement nous avions changé de commune mais de notre nouvelle maison on voyait l’ancienne, j’avais trouvé où nous loger au Saincy un hameau de Bellot, la frontière entre les deux communes se nommait le ru de ville, mince filet d’eau qui courait près du bois de Corbier. Donc même bois, même champs, même terre lourde et grasse, seule la maison était plus grande. Il le fallait car Louise avait bien œuvré, Albert, André, Charles, René, Edmond Jules, Germaine.

Albert à treize ans était déjà un beau petit valet, apprécié par tous, pour sûr on ne lui donnait pas de gros gages, c’était déjà beau qu’il fusse payé.

André et Charles allaient encore un peu à l’école mais forcément à la belle saison ils faisaient comme tous, ils désertaient les bancs d’étude pour aller étudier la vraie vie.

Charles nous inquiétait un peu, car souvent il faisait des crises, cela lui prenait subitement, il avait des convulsions, ses yeux tournaient dans tous les sens, ses bras se raidissaient et il était pris d’une forte fièvre. Nous étions complètement démunis, cela lui prenait n’importe où.

Une fois il fit une crise à l’école et l’instituteur ne voulut plus le reprendre.

Le docteur disait qu’il n’y pouvait rien, c’était bien la peine de faire des études pour dire des conneries pareilles. Il avait aussi quelques absences ce qui faisait dire à mon beau père que si je n’avais pas culbuté sa fille nous n’aurions pas d’idiot dans la famille. Cela me mettait hors de moi vivement que ce vieux con tire sa révérence.

Nous approchions doucement de la fin du siècle, il y avait pas à dire cela faisait bizarre de se le dire.

Nous allions participer à quelque chose d’unique.

Depuis mon enfance il y avait eu beaucoup d’améliorations dans nos campagnes, les bêtes étaient sélectionnées et les grains aussi, les rendements étaient ainsi meilleurs. D’autres parts le vignoble Seine et Marnais avait été dévasté par le phylloxéra. On avait pas replanté avec les croisements américains, à quoi bon le vin était mauvais.

Moi je s’yeutais une terre à acheter, les prix avaient tendance à baisser.

Avec tous ces enfants autour de nous la Louise faisait souvent sa mijaurée, j’avais connu cela quand le père était à la maison. Madame était bloquée, c’était vraiment n’importe quoi faire l’amour, pisser, étaient des choses bien naturelles. Alors moi quand j’avais des envies c’était pire qu’une bataille, c’était la guerre entière qu’il fallait que je livre. Pas de bruit, attendre que les enfants dorment, comme si mes lascars ne savaient pas ce que nous faisions.

Je vous dis pas comme je me suis fais engueuler un soir en rentrant, madame ne le savait plus alors nous savions que le huitième était en route, la soupe à la grimace, le cul tourné.

J’oubliais un drôle de type passait dans les villages pour prendre des photos, ma femme aurait bien été tenté mais pour quoi faire, pourquoi dépenser nos sous pour des peccadilles. Non l’argent c’était de la terre et uniquement de la terre

Marie Louise Augustine Perrin femme Groizier

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1898

Mon corps ne répondait plus guère, perclus de douleurs du matin au soir. Je marchais penchée, mon dos se refusant à se relever. J’avais pris beaucoup de poids ces dernières années, je ne ressemblais plus à la belle femme d’autrefois. Le Médéric toujours plein de gentillesse disait que je ressemblais à une grosse cocotte en fonte. Il pouvait bien se moquer, lui n’avait plus un cheveu sur le caillou, sa bouche ne portait que chicots noirs et puants et son sexe flasque manquait d’une saine vigueur. Heureusement sa vigueur qui s’éloignait me laissait enfin tranquille, j’avais quand même plus l’age de lever ma chemise.

Tous les enfants étaient mariés maintenant, Louis avec la cousine Berthe Hardy, Louise avec le cousin Jules Perrin, Marie avec Alphonse Lafolie et Jules avec Louise Spément.

Jules était le seul qui habitait Pilfroid, il travaillait encore quelques fois avec son père mais son rêve était de devenir cocher. Sa petite femme était pleine de prévenance pour moi. Elle portait mes charges lourdes me gâtait parfois de petites friandises car elle faisait souvent des bons gâteaux.

D’ailleurs le fils lui avait acheté une cuisinière en fonte, il y a pas à dire c’est bien plus pratique que le foyer de la cheminée.

Je voyais souvent mes petits enfants du coté de Jules, je peux dire que je les avais souvent dans les pattes, c’était réconfortant. Le Médéric y travaillait plus guère, des petits travaux qu’on lui donnait comme une aumône c’est dur de ce dire qu’on a plus que la force d’un enfant alors qu’avant vous abattiez le labeur d’un bœuf. La vie s’écoulait lentement, mais inexorablement, on passait le plus clair de notre temps à se regarder dans le blanc des yeux le cul dans la cheminée, j’avais tout le temps froid.

Médéric qui ne tenait plus la barrique s’endormait au bout de quelques canons, j’avais la paix. Je savais que ma vie désormais serait courte, alors je méditais et ressassais mes souvenirs.

Je n’étais jamais partie de Verdelot et de Pilfroid mon horizon se restreignait à ces quelques collines et aux rives enchanteresses du petit Morin.

Puis vint la dernière épreuve, celle la plus redoutée, celle du départ. On en connaît pas la destination finale ni la durée. Mon éducation me portait à croire à une vie après la vie, un paradis disait le curé. Je ne pensais pas avoir mérité un enfer quelconque mais plus j’avançais en age plus je me faisais la réflexion que mon âme pourrirait bien comme le reste de mon corps dans le cimetière communal.

Je me doutais aussi que je n’y serais guère visitée, que la terre recouvrirait la terre que l’herbe recouvrirait cette terre et que de l’inconnu je retournais à l’inconnu. Un néant d’existence, mes enfants dirait ma mère, mes petits enfants dirait la vieille et les suivants ne diront rien car je serai disparue à jamais et physiquement et dans la mémoire de tous. C’était ainsi, un jour je pris froid, trois fois rien, une petite toux, une petite fièvre. Puis la toux se fit plus dure, plus tenace, je tremblais de fièvre sous ma couette de duvet d’oie dont j’étais très fière.

Le vieux s’inquiéta, il s’affola, appela les enfants à l’aide. Je pensais intimement que c’était inutile

Je n’étais plus la vie partait comme du sable dans une main.

Cela me parut durer une éternité, tout le monde s’agitait autour de moi, le prêtre que je reconnaissais à sa soutane et à son charabia, puis je crois que je reconnaissais Louise et au fond son mari.

Fils, filles, gendres,nièces , neveux, amis, le curé le maire tous dansaient autour de moi. Je ne voyais plus mon mari, mon homme, mon compagnon mon amant, mais je savais que c’était lui qui me tenait la main et pleurait en silence à ma tête de lit.

Je ne savais plus quel jour on était, lundi ou jeudi peu m’importait, je ne souffrais pas, des lumières, un halo de blancheur puis plus rien.

 

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