UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 58, la mort du vieux grincheux

chez son père hameau de Pilfroid

Commune de Verdelot

1879

Il faut bien dire que j’en avais un peu honte de ce vieux grincheux et je l’avoue, alors qu ‘il était couché sur son lit de misère je ne lui jetais guère de regards compatissants.

Oui ce vieux bonhomme que j’appelais père me faisait honte, sale, dépenaillé, mal habillé, la chemise toujours sortie du pantalon, la braguette ouverte. Il se traînait lamentablement d’un pas lent appuyé sur sa canne. Cette dernière nous semblait toujours sur le point de céder et de le faire choir. Il n’avait plus toute sa tête, disait des sornettes aux gens qui passaient.

Il venait aussi à s’oublier, mon dieu quelle répugnance et quelle déchéance, lui le tuilier de l’Aulnoy, homme fier, héritier des guerriers gaulois qui s’installèrent le long du Morin.

Ma femme Marie Louise avait charge de faire sa lessive, mais les chemises pisseuses et les frocs merdeux de son beau père étaient presque trop pour elle. Il fallait que je gueule pour qu’elle obtempère à faire cette buée répugnante.

Nous avions honte de l’auteur de nos jours mais en même temps nous aurions eu honte de ne pas nous en occuper.

D’ailleurs un sermon à l’église rappela à mon épouse que nous devions de nous occuper de nos vieux. Le rouge lui était monté aux joues et elle était rentrée en pleurant certaine que le curé l’avait ciblée devant l’assemblée.

Maintenant grabataire, nous savions qu’il allait mourir, mais dans combien de temps. Je n’avais pas que cela à faire, le travail n’attendait pas.

Marie Augustine le veillait mais elle aussi avait des tâches qu’elle ne pouvait ignorer. Puis elle n’était pas très attentionnée avec lui, le rudoyait, lui fourrait de force sa nourriture dans la bouche et le laissait dans sa merde plus longtemps qu’elle n’aurait du.

Heureusement ma tante Marie Louise vieille peau décharnée, incapable de fournir un travail s’était opportunément proposée à s’occuper de son frère.

Elle n’avait rien à en retirer ce n’était pas elle qui hériterait du magot alors je ne savais pourquoi elle s’en occupait.

Cela traîna et traîna encore, novembre passa, lui non. Puis enfin il se décida, l’agonie commença. Pendant qu’il se mourait tranquillement, je fouillais la maison car ce vieux saligot pouvait bien avoir caché quelques pièces. Ce n’était quand même pas mes frères et sœurs qui allaient en bénéficier. C’était moi qui l’avait supporté le plus longtemps. D’ailleurs j’étais le seul sur place, alors cela me revenait de droit mais foutu vieillard têtu où l’avait-il caché son trésor. Je me décidais à lui extirper son secret mais rien ni fi, bougre d’intriguant j’avais même l’impression qu’il se moquait de moi.

Le curé vint et interrompit mes recherches, non seulement je ne trouvais pas son argent mais c’est moi qui devrait payer ou du moins avancer les frais des obsèques.

Pour sûr quelques vieilles planches feraient l’affaire, je les aurais bien clouées moi même mais le qu’en-dira-t-on m’obligea à emmener mes planches chez le menuisier. Bon le cercueil était prêt, mais lui, yeux tournants, pâle expression, sourire crispé tenait bon encore.

Il lâcha prise dans la nuit du 6 décembre dans les environs de deux heures du matin. Nous le savions car la Marie Augustine c’était levée pisser et il râlait encore. Nous l’avions donc découvert de bon matin alors que ma tante arrivait pour s’occuper de lui.

J’allais pouvoir récupérer la paillasse où il était mort. On prévint la famille et les voisins, tout le monde me félicita de l’avoir pris chez moi pour ses derniers jours. Il est vrai, je m’en enorgueillissais. Un enterrement demande beaucoup de travail, mais heureusement c’était plutôt affaire de femme et je pris le temps de faire une ultime recherche chez lui, rien rien pas même des peaux de lapins.

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