UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 57, la mort de Louis

 

commune de Gault département de la Marne

Année 1878

Je le savais, on le sait tous ou du moins pour être précis on le sent, c’est une sensation bizarre qui me travaillait depuis plusieurs jours.

Cela a commencé par un retour en arrière sur ma vie, assis à l’ombre d’une tonnelle devant chez moi je me suis revu enfant alors que je gambadais dans le village de Gault. Il n’avait guère changé d’ailleurs ce village, mêmes maisons, façades immuables s’ouvrant sur des familles qui habitaient là depuis des lustres. Le vent et les senteurs qui flottaient dans la chaude atmosphère me semblaient également les mêmes. Pour un peu j’ aurais senti l’odeur de ma défunte mère, mélange de saleté et de propreté, odeur de savon mêlé à l’odeur prégnante de la sueur. Parfum voluptueux de femme lié aux flagrances de la cuisson de notre cuisine aux relents aillés.

J’avais du mal à me souvenir de ses traits, bien que l’une de mes filles y ressemblait un peu. Je la devine cependant , fantôme lointain hantant mes songes et me susurrant à l’oreille une comptine.

Il y a aussi l’image de mon père parti déjà depuis plus d’un demi siècle, pas d’odeur ni de visage à mettre sur mon souvenir, mais une voix rien qu’une voix, sonore, tonitruante qui me faisait peur et me faisait rire, que c’est loin tout cela maintenant.

C’est lui aussi qui m’a apprit mon métier, mes premières lattes je les ai fendues sous ses yeux et je crois me remémorer sa fierté de mon beau travail accompli.

Mais de tout mon passé c’est sûrement ma vie dans les bois que je regrette le plus, notre hutte, la puanteur des végétaux en décomposition qui se transformait en un parfum merveilleux. La confraternité des gens des bois, bûcherons, fendeurs, charbonniers, sabotiers, ils sont tous morts ceux qui buvaient avec moi, pourris dans la terre du vieux cimetière.

Bizarrement tout revient dans l’ordre, ma femme Catherine que j’ai dépucelée pendant que nos soldats mouraient de froid et de faim dans les steppes de Russie sous le commandement du généralissime tyran Bonaparte. Cette belle vie qu’elle m’a donnée, des beaux enfants, des bons moments. Bien sûr je me mets à idéaliser ce n’est pas bon signe.

Il y a eux, les enfants puis les petits enfants, j’en vois certains, ceux qui habitent au Recoube à un jet de pierre de ma maison.

Les autres, ceux de mon fils Thomas je les connais à peine, pareil pour ceux de la Clémentine celle qui s’était mariée avec le sorcier Perrin, foutu berger que je n’aimais guère.

Henriette n’en avait eu qu’un en deux mariages je ne savais pas où était cette foutue bonne femme ni ce qu’était devenu son chiard.

La fille de Julie venait me rendre visite de temps à autre, oh c’était rare mais elle savait toute fois qu’elle avait un vieux grand père.

Heureusement il y a avait Zoé, la seule qui s’occupait de moi, son mari le Louis Paris venait boire la goutte avec moi, c’était un cérémonial. Lorsqu’il passait avant d’embaucher à l’aube son verre l’attendait sur la table, sans bruit il avalait le liquide et demandait invariablement  » comment va papa. »

Ma fille cuisinait pour moi et je mangeais le midi avec eux, pour le soir, un morceau de pain un oignon et un bout de fromage me suffisaient grandement. Celle que je préférais s’appelait Irma, petit brin de femme insolente et qui avait la réputation d’ailleurs non usurpée de provoquer la panique chez les mâles du village. Elle passait me biser tous les matins en allant travailler à la ferme et faisait de même le soir. Rituel que j’attendais avec impatience.

J’avais aussi des arrières petits enfants ceux de Zoé ,la fille de Zoé, ils venait avec leur mère, jouaient sur mes genoux, me volaient ma pipe et mettaient ma casquette.

Mais voilà que je ne me sens pas bien, mes jambes se dérobent sous moi, je tombe je veux crier mais rien ne sort .

Le temps me semble très long, j’ai même l’impression que j’ai dormi. Il fait jour et je suis encore dans mon lit, bizarre il y a Zoé Adélaïde et Zoé Eugénie, que font-elles là, on n’est pas dimanche, elles devraient travailler. Je veux leur demander mais j’ai la bouche comme fermée impossible de prononcer un son. Mais que fait mon gendre Paris c’est pas l’heure de la gnôle et puis le curé.

L’ignoble corbeau noir me jouerait-il un mauvais tour, venant juste avant la grande faux. Oui, c’est cela car j’en vois qui déjà me pleure, il ne faut pas, je lève un peu ma main, elle retombe.

Mon esprit est maintenant confus, je vois des mains qui se tendent, des sons, il fait beau il y a du soleil puis bizarrement il fait noir.

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