UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 41, la petite Clémentine

Clémentine Amélie Patoux, fille de Louis Alexandre et de Catherine Berthé

Chatillon sur Morin 1841.

Ce fut les larmes aux yeux que je quittais Papa et Maman, ils avaient décidé de me placer comme domestique dans leur village d’origine.

Mes sœurs Henriette et Julie Alexandrine étaient déjà mariées et habitaient comme nous à Chatillon.

Mon frère aimant le hasard se lançait le défi de tenir un cabaret à Fontaine le Montguillon, il ne restait donc que la petite Zoé à la maison avec nous.

Il s’était passé quelque chose en moi et ce quelque chose je le reliais à mon départ. Un matin en me levant je sentis un liquide me couler le long des jambes, instinctivement je portais la main à un endroit qui ne recevait guère de visite de ma part.

J’étais horrifiée , maman n’était pas là et c’est ma sœur pourtant plus jeune qui me rassura en m’expliquant que maman il lui arrivait aussi la même chose. Je pris une serviette de lin et je me nettoyais, apparemment j’étais devenue une femme. Le soir venu ma sœur bavarde comme une pie annonça à mes parents cet écoulement impromptu. Mon père rigola comme un perdu, ma mère pinça du bec et moi je fus couverte de honte.

A partir de là tout changea, j’étais une femme et je devenais un objet de tentation et de honte. Mère me surveilla comme un garde-chiourme.

Puis vint l’exil, un apprentissage comme disait mon père. Même si la vie était dure avec mes parents car ils n’étaient pas très tendres, c’était quand même un âtre réconfortant. Là où je me retrouvais, ce fut bien autres choses. J’allais comprendre qu’une domestique de ferme était en fait considérée comme une sorte d’esclave, j’étais la première à me lever et gare si je n’avais pas ravivé la flamme de la cheminée et que la soupe ne fut  chaude quand madame daignait se lever. J’étais bien évidemment chassée comme un gibier par les mâles de la maison et une fois pour que le fils de la famille me laisse tranquille, je dus acquitter une sorte de taxe de passage en relevant ma robe.

Je me sentais épiée et jamais tranquille, je dormais à l’étage non loin de la chambre des maîtres mais je n’en étais pas rassurée pour autant, car le patron me serrait de près. Madame qui voyait le manège de son mari m’en attribuait la faute en disant que nous les domestiques nous étions des traînées.

J’effectuais mes lourdes tâches avec la peur au ventre, le dimanche je retournais chez moi et je m’avisais de prévenir ma mère des conditions de mon travail, je reçus une paire de gifles et le père voulut me donner la ceinture. Ma parole comme celle des humbles, en général n’était guère reconnue, une gamine ne pouvait que mentir quand elle racontait des inepties pareilles sur des adultes qui vous hébergeaient avec bonté. Ma mère qui avait pourtant gouté de la domesticité prenait le mauvais parti.

Enfin je résistais malgré tout, la patronne me gueulait dessus et me giflait, le patron me touchait les fesses et me pinçait les seins, quand aux fils de la maison, l’un vicieux voulait se dépuceler avec moi et l’autre passait son temps à me reluquer et à exiger des cochonneries en me menaçant de tout dire au village en entier.

J’étais donc bien malheureuse, heureusement Henriette vint à mon secours

Marie Louise Cré, veuve Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1847

Elle était là , solidement plantée dans la plénitude de ses vingt ans, sa poitrine arrogante gonflée en une attitude de défis. Son visage fier et altier me dévisageait comme un bourgeois regarde sa bonne ou comme un noble regarde son régisseur. Ses yeux bleus, presque translucides lançaient des éclairs et brûlaient ma chair.

Marie Louise ma fille, ma petite dernière, prunelle de mes yeux, trésor incomparable que l’on croit pouvoir se réserver s’opposait encore et encore à ma décision.

Au fond de moi je savais qu’elle gagnerait son combat, qu’elle viendrait à bout de mes réticences.

Elle n’avait d’ailleurs aucune idée de la raison profonde qui me faisait m’opposer à sa récente fréquentation. Pourrais-je un jour lui dire, oserais-je lui révéler ce lourd secret ?

Ce poids, ce fardeau, cette humiliation que je portais en moi et qui n’était pour moi jusqu’à présent qu’une intuition m’avait été confirmé par les révélations de mon frère François.

Ce dernier, l’hiver précédent, avait été bien malade, nous avions failli le perdre. Avec patience j’avais prié et encore prié, notre bon père, notre bonne dame, tous les saints avaient été sollicités.

Mes genoux en portaient encore les stigmates mais j’avais sauvé mon frère. Au cours d’une veille se croyant partir il m’avoua qu’un jour il avait surpris sa femme Augustine en chaude conversation avec Nicolas mon mari. Les deux avaient été fort troublés, Augustine était devenue rouge comme une pomme et le Nicolas pourtant fort beau parleur n’avait pu que balbutier des paroles incompréhensibles. De ce jour il m’avoua avoir toujours eu un doute sur la relation d’Augustine et de Nicolas. Certes il ne les avait jamais surpris en mauvaise posture, mais un doute avait germé et la naissance de sa fille Rosalie et sa ressemblance avec ma fille Denise n’avait fait que le conforter dans l’idée qu’il se faisait des relations entre les deux.

Je lui avouais que j’avais les mêmes doutes et le fait que les deux cousines fussent presque jumelles, m’avait mis la puce à l’oreille.

François s’était rétabli et nous n’avions plus jamais évoqué le sujet, après tout, Nicolas et Augustine n’étaient plus que poussière.

Mais je m’égare, revenons à l’essentiel, la Marie Louise fréquentait Félix Médéric Groizier le petit fils de François Cré mon frère, ils étaient donc cousins. Ce qui déjà était à peine convenable. Mais dans l’hypothèse ou l’Augustine aurait fauté avec mon mari et aurait eu de lui la défunte Rosalie et bien ma fille épouserait son neveu.

Vous parlez d’un imbroglio mais comme disait François, on est sûr de rien. Cela ne nous donnait guère de solution, devant l’opiniâtreté des deux jeunes, nous ne pouvions lutter, certes ils avaient besoin de notre autorisation, mais ils pouvaient tout aussi bien s’en passer.

De plus nous avions peur qu’ils consomment avant les noces et qu’ils nous fassent un petit batard bien mal né.

Je décidais donc de faire traîner les choses au maximum, pour pu’éventuellement les deux amoureux aillent voir ailleurs.

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