UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 36, la mort rode

 

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1832

A Pilfroid c’était l’effroi en ce 28 du mois de mai, le glas sonnait encore, lugubre, d’un son qui pénètre les corps et les âmes.

Les cloches, pour cette fois, jouaient pour l’Augustine, la traîtresse elle me laissait là pantelant, triste, seul . Après que nous nous fussions retrouvés elle m’abandonnait de nouveau.

Tout fut consumé en quelques heures, le matin elle était bien et bavassait avec ma femme, la nuit suivante elle agonisait et partait pour d’autres cieux.

Nous savions tous depuis quelques jours que le choléra rôdait, déjà des milliers de morts à Paris.

Au hameau de Pilfroid , Marie Caroline Crapart la femme de François Augustin Cré âgée de 32 ans était déjà passée le 25 mai, victime du même mal.

Augustine était sa belle mère, tout le monde était  inquiet au hameau, on vivait en communauté et moi l’Augustine je l’avais vue au plus près.

Bien sûr il fallut l’enterrer au plus vite, d’abord il faisait très chaud et les corps s’abîmaient rapidement et ensuite, un cadavre était encore hautement contaminant.

Alors tous on abandonna notre ouvrage et l’on suivit la charrette brinquebalante, le curé expédia la cérémonie de peur sans doute d’ être à son tour touché.

Deux enterrements en trois jours ce n’était pas très courant pour les quelques familles qui composaient la population du hameau.

Puis comme un malheur n’arrive jamais seul, après Augustine ce fut sa fille Rosalie qui expira le deux juin, mêmes symptômes, même rapidité de diffusion du mal et même rapidité dans la mort.

Là encore, je laissais mes moutons pour suivre le cortège, cette gamine était un peu comme ma fille. Je la connaissais depuis son jeune âge,elle ressemblait à ma petite Denise et était apparue juste après ma première rencontre avec sa mère.

Je savais que la rumeur publique m’attribuait la conception de cette Rosalie, ma femme le supposait et peut-être aussi son père nourricier, mon beau frère François.

J’étais donc bien triste et je sentais confusément qu’une nouvelle époque commençait pour moi, celle de la vieillesse.

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1832

Les pensées qui m’étaient venues en ce jour de deuil n’étaient pas très chrétiennes ni charitables, on enterrait ma petite nièce Rosalie et moi je m’en réjouissais.

Enfin le témoin vivant de l’infidélité de mon mari disparaissait, cette fraîche poupée , arrogante qu’elle rencontrait tous les jours n’était plus. Pour un peu j’en aurais dansé de joie, après sa putain de mère, la garce de fille y passait aussi, vraiment ce choléra avait égayé mon année.

Mon mari allait me revenir, m’étonnerais qu’à son âge ce vieux saligaud se retrouve un ventre. Il devrait se contenter du mien et croyez moi j’avais décidé devant le cercueil de sa maîtresse qu’il n’en disposerait que rarement.

Mon mari face à la mort d’Augustine et de sa fille Rosalie avait été fort secoué, en tout cas plus que ne l’y autorisaient ses liens avec eux

Sale vengeance par delà la mort je n’en étais pas spécialement fière, d’autant que l’épidémie n’était pas terminée et que la mort rodait sur mes enfants.

Mon frère qui décidément ne voyait rien cherchait réconfort avec le traître Nicolas, c’est toujours le cocu qui a des œillères et qui est au courant le dernier.

En tous cas je me gardais bien de lui dire car finalement je n’avais aucune preuve.

Le choléra s’éloigna lentement et le son des cloches ne nous terrorisa plus. Il parait que la terrible maladie avait fait plus de 100000 morts en France, à Verdelot le chiffre des défunts avait doublé.

On fit les moissons, mais l’odeur des bottes de paille n’excita guère le Nicolas qui n’était plus qu’un pantin brisé. Je commençais à regretter Augustine, car de son temps mon mari était toujours de bonne humeur.

On donna notre accord au mariage de notre aîné Nicolas, c’est le premier qui allait partir cela me laissait un goût amer. Ma vie passait et celle de mes enfants commençait.

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1833

C’est la première fois que je sortais de Verdelot, je n’avais pas encore treize ans mais je piaffais d’impatience à l’idée de faire ce court voyage.

Nous étions invités au mariage de mon frère Nicolas, il se mariait avec une fille de Bergères- sous-Montmirail nommée Virginie. Mes parents étaient heureux pour Nicolas, mais redoutaient quand même son départ, normal c’était le premier.

Moi j’avais le temps d’ailleurs, les filles ne m’intéressaient guère, je préférais mes moutons car comme le reste de la famille j’étais dédié à devenir berger .

Personnellement j’étais le cinquième de la famille, autant dire que je n’intéressais personne, ma mère n’avait d’yeux que pour ses filles et mon père il faut bien le dire était complètement absent depuis l’épidémie de choléra. Je ne comprenais pas pourquoi il était si affecté, certes ma tante Augustine et ma cousine Rosalie étaient mortes mais pour le coup cela valait-il un effondrement pareil.

Moi celle que je rêvais, c’était ma sœur Joséphine, je l’aimais de plusieurs façons, comme frère bien sûr mais aussi d’un manière plus bizarre. Elle était belle et me fascinait, plus vieille que moi de six ans elle avait le corps d’une femme et troublait mes sens. La moindre de ses apparitions me mettait en émoi, je cherchais sa compagnie. Nous avions une sorte d’accord elle m’emmenait partout et je lui servais d’alibi lorsqu’elle fricotait avec des garçons. J’observais ses jeux d’adultes et il me tardait de jouer aussi à ses amusements.

Derrière moi il y avait Marie Augustine âgée de six ans c’était une petite emmerdeuse qui caftait la moindre de mes incartades. Je lui étais redevable de roustes mémorables.

Après la noce de mon frère mon père déclina rapidement, il se mit à tousser, puis à maigrir, il n’avait que soixante ans, mais déjà en paraissait beaucoup plus.

Maman s’inquiétait et elle avait raison, car bientôt il garda le lit. Je n’avais jamais vu le vieux couché en pleine journée. Pour cet épris de liberté avoir un toit sur la tête fusse-t-il le sien, était un calvaire. En juillet son état empira, l’on fit venir un docteur de la Ferté Gaucher . Je me souviens bien de ce jour, il l’examina puis se contenta de hocher la tête, mère avait compris et nous aussi.

On alla quérir Nicolas à Villeneuve les Charleville afin qu’il arrive pour voir une dernière fois son père. Il arriva juste à temps, mais je ne sais si le moribond qui râlait maintenant sur le lit le reconnut.

Quoi qu’il en soit nous étions là autour du lit, la chandelle brûlait et la petite flamme semblait vouloir s’échapper.

Lorsqu’il mourut la flammèche s’éteignit aussi, nous étions terrorisés.

On voila aussitôt le miroir, on vida les eaux et l’on balaya la pièce. Ce fut ensuite un défilé, Nicolas André le berger était connu, révolutionnaire, soldat, partisan lors de l’invasion de 1814 et 1815, il avait été de tous les combats et colère du village. Il était né sous Louis XV, s’était moqué de Louis XVI qui ne pouvait enfanter, avait hué Marie Antoinette lors de l’affaire du collier, avait prit les armes pour piller l’Aulnoy Renault et avait dansé la carmagnole autour de l’arbre de la liberté.

Il avait défendu la patrie, il avait cru en Napoléon le grand et avait exécré ses successeurs. En une ultime provocation il m’avait donné le prénom de Napoléon. C’était un phénomène, il n’était plus et ma jeune mère seule maintenant se tourmentait

Allait-elle reprendre un mari, ou tenter de finir de nous élever seule, en tous cas mon avenir était tracé j’allais être mis à contribution.

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