UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 32, En regardant passer les nantis

 

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1825

Vivat Rex in aeternum, joli cri en vérité que celui là, notre roi ,le frère aux deux autres ,avait cru bon de se faire sacrer. Croyait-il cet idiot qu’il allait effacer par ce cérémonial d’un autre âge la révolution et l’empire?

Ce que coûta la réfection de la cathédrale de Reims et tous les frais inhérents à ce genre de joyeuseté aurait pu nous faire vivre nous les pauvres ou les pas très riches de nombreuses années.

On les voyait passer ces nantis, ces joyeux coquins, ces gueules poudrées, ces fiers rejetons d’un monde rejeté. Beau défilé de carrosses dorés, cocher aux longues bottes fouettant les bêtes qui crachaient de l’écume. C’était une course effrénée, pour arriver les premiers, se faire voir, loger en les plus beaux hôtels, avoir le frisson de croiser le regard de leurs majestés.

Comme des éléments de décors nous les regardions passer, pieds nus ou sabotés, bien loin des souliers vernis à boucle d’argent. Ne suscitant pour ma part aucune envie, je chuchotais en moi même le  » ça ira  » que m’avait appris mon père.

Les gosses la morve au nez, crasseux en leurs loques immondes piaffaient de voir ces couverts d’or , ne sachant les pauvres, qu’ils n’auraient point hésiter à les fouler.

Ma femme qui philosophait au lavoir, avait coutume de dire, habits de soie ou de velours leur merde pue quand même.

Il était donc sacré le Charles, bien lui en faisait, moi je faisais toujours mes lattes.

J’avais trois filles à la maison maintenant, pour un seul fils , la nature est mal faite. Vous parlez d’une engeance, tant de jupons dans une cuisine. Ma femme en avait encore raison, elles étaient petites, mais viendrait le jour ou de gamines elles passeraient femelles.

Henriette neuf ans, Julie cinq ans, Zoé un an encore bébé et point encore sortie de la zone de danger de la prime enfance.

Thomas avait onze ans, il allait maintenant à l’école,  juste un peu, pour savoir signer de son nom. Un homme des bois, un bûcheron, un fendeur n’avait pas l’utilité aux belles lettres. Savoir reconnaître la veine du bois, savoir les essences des bois, se forger une musculature à l’épreuve du temps. Mais le petit savait déjà reconnaître les bons douvains, d’un œil sûr et héréditaire.

Il n’avait pas encore d’outils en propre mais je lui avais appris à entretenir mon fendoir. Je lui avait expliqué qu’il fallait qu’il surveille ses fers comme il devrait surveiller les jupons de sa femme.

En attendant qu’il en vive de cet univers, je l’emmenais avec moi et nous dormions la nuit en des loges. Le morpion aimait cette vie d’homme en plein bois, il courait toute la journée accompagné des engeances du même âge . Fils de bûcherons, de scieurs de long, de fendeurs, de charbonniers, d’élagueurs, de rouliers. Communauté de va nu pieds, soudés en la mort comme en la vie.

Quand les coupes n’étaient pas trop éloignées je rentrais à la maison, je partais à la lanterne et revenais de même, épuisé, heureux. De toutes façons ,payé à tache, plus je travaillais plus je gagnais.

Catherine, consciente de la difficulté du métier, tentait d’en atténuer la dureté. En arrivant chez moi tout était d’une ordonnance militaire, les enfants se taisaient, le feu brûlait, la soupe mijotait.

Chaque soir et ce fut coutume, Catherine versait de l’eau bien chaude dans une bassine afin que je mis trempe les pieds que j’avais fragiles. Agenouillée devant moi en une prière elle me les frictionnait avec le même amour que Jésus quand il lava les pieds de ses disciples.

Ce geste de tendresse était pour moi le plus beau et n’était même pas comparable à son offrande nocturne. J’avais les meilleurs morceaux et souvent les seuls, aucun enfants ne s’avisa jamais de transgresser cette règle simple. Mais parfois en cachette pour leurs faire plaisir ou pour réparer les traces d’une maladie, j’échangeais mon festin avec leur mauvaise pitance. Catherine m’aurait arraché les yeux et les aurait punis d’importance si elle s’en était rendue compte.

Mon père était mort l’année précédente et je m’occupais avec mes frères et sœur du spectre qu’était devenue ma mère. Pauvre vieille décharnée, plus bonne à rien sinon à bâfrer comme disait Catherine. Cette maigreur, à l’odeur acre, à l’humeur massacrante qui semblait gêner tout le monde était somme toute l’auteur de mes jours et je la vénérais en cela comme une sainte relique. Je n’eus pas tolérer le moindre manque de respect et une réflexion mal placée de Catherine à son sujet, lui aurait bien valut une taloche, mais comme je révérais ma femme comme ma mère je n’en fis rien.

Catherine Berthé, femme Patoux

Commne de Gault département de la Marne

Année 1825

Mon homme à force de labeur arrivait à faire vivre notre famille, il travaillait comme un esclave dans un champs de coton. Il se sauvait à l’aube empruntait le chemin forestier, moi je me levais en même temps que lui pour préparer sa gamelle.

Souvent dans un cérémonial que nous avions établi, dans le silence de la nuit finissante, à l’heure où les enfants dorment encore d’un sommeil profond nous faisions l’amour. C’était comme une ode à la journée , à la vie qui renaissait, nous étions calmes et reposés, heureux et sereins. Ensuite je l’accompagnais un bout de chemin, pas trop loin car il avait peur que les autres le plaisante.

Puis ma journée commençait, enfin mes journées devrais- je dire, les enfants se réveillaient sauf Thomas enclin à traîner, il fallait que je me fâche, que j’arrache sa couverture. Un vrai gibier de potence que celui là même si son père disait le contraire. Zoé la grosse goulue m’épuisait, j’avais les seins comme des mamelles. Dès que je la retirais de la source nourricière elle hurlait. Foutue chipie que je devais trimbaler partout, je n’étais pas la seule, toutes les femmes avaient des morveux qui se mouchaient dans leur jupe.

La vie était dure, nous devions faire face et tirer le maximum de profit du peu que nous avions. Les temps libres étaient rares, il fallait toujours s’activer, jamais un arrêt. Le soir j’étais exténuée et je me couchais avec plaisir. Je m’endormais comme une souche mais mon sommeil plein de soucis était souvent agité. Mon homme me reprochait de m’endormir et de ne pas participer à la satisfaction de ses plaisirs.

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