LA VIE PAYSANNE, ÉPISODE 10, La vie dans les bois

Catherine Berthé Commne de Villers aux bois département de la Marne Année 1800 Dans cette forêt nous formions une communauté très soudée, les hommes abattaient les arbres, les débitaient. Nous les plus jeunes nous étions évidemment mis à contribution, nous ramassions le bois et le mettions en cordée. Les femmes préparaient les repas, ce n’était pas commode. L’eau était souvent loin et l’on faisait de longues marches avec nos seaux. Les repas se prenaient souvent en commun et le soir quand les cognées étaient posées nous écoutions les hommes raconter des histoires. Des couples de parents s’éclipsaient et des idylles se nouaient entre les jeunes gens. Nous libres  de nos mouvements, grandissions comme des plantes sauvages, il nous suffisait d’acheter notre liberté par un labeur suffisant et par une conduite visible irréprochable. En dehors de cela nous faisions ce que nous voulions. Il nous arrivait de jouer aux amoureux et à douze ans je savais déjà embrasser avec la langue. Bien sûr il arrivait parfois des problèmes et des pauvresses de seize ans qui avaient été un peu trop loin se retrouvaient avec un enfant dans le ventre. Après cela devenait affaire d’adultes soit la coupable était mariée rapidement et se retrouvait dix ans plus tard avec une nichée de dix enfants soit elle disparaissait du village pour ne jamais revenir ou bien l’absence était plus courte et la belle revenait aussi plate qu’auparavant. Bon ma sœur était restée sur place mais pour la malheureuse ce ne fut pas à son avantage. Moi je me considérais quand même comme une petite fille heureuse, j’observais la nature, me délectais du spectacle chaque jour renouvelé des animaux qui approchaient le campement. Je me repaissais des senteurs multiples de l’humus des bois, différentes aux divers moments de la journée, lourdes et humides le matin, plus sèches et légères en journée. Le soleil qui jouait avec les branches et les nuages me comblait de bonheur, jamais la même chaleur, jamais le même rayonnement. Sauvageonne des bois, malpropre, les ongles sales, les pieds noirs, les cheveux défaits, gras et pas taillés. Ma robe en lambeaux, rapiécée, déchirée provoquait presque l’indécence car peu à peu des formes m’apparaissaient. Ma sœur Antoinette qui me surveillait plus que ma propre mère me disait profite de ta vie de romanichel car dès que tu auras des tétons et du poil entre les jambes tu ne seras plus jamais libre. Je ne l’écoutais guère mais pourtant elle avait raison. Maman s’appelait Jacques de son nom de fille et était originaire de la Meuse, dans un village nommé Avocourt. Maman me racontait que son père était potier en terre, mon grand père était mort juste après ma naissance, de ma grand mère nous n’avions plus de nouvelle et elle était peut être morte aussi. En tous cas je ne les avais jamais vus. Pour ce qui était de mes grands parents du coté de mon père, plus personne ne se souvenait de l’année de leur décès ni de l’emplacement de leur tombe. Mon père qui n’avait guère connu le sien ne prêtait guère d’intérêt aux tombes du cimetière qui pourtant étaient au centre du village de Villers aux Bois. Alors la fosse de sa mère avait sûrement été recouverte depuis par un autre défunt et je crois qu’il s’en moquait éperdument.

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1802

A mon retour des armées, j’avais décidé d’aller voir si l’herbe était plus verte à Verdelot qu’à Hondevilliers et si les moutons y étaient plus gras. Ma mère et mes frères et sœurs avaient appris à se passer de moi, alors je n’eus aucun scrupule. Verdelot n’était d’ailleurs pas très éloigné et parfois avec mes moutons je pouvais aller les saluer.

Je n’étais plus le même homme, la guerre et ses horreurs vous font passer de l’enfance à l’âge adulte très rapidement. Au départ, j’étais assez respectueux des choses et des gens mais les longues journées sans pain et les dures marches nous forçaient à nous livrer au pillage. Pour les paysans des terres traversées nous étions comme  les ennemis, des indésirables.

Nous étions des voleurs de grands chemins, dépenaillés et sans loi. Nos chefs faisaient parfois un exemple et un pauvre malheureux ou plutôt malchanceux était fusillé.

Mon cœur devint dur comme de la pierre, bien que parfois les pleurs d’une femme arrivaient à m’attendrir. Alors je repartais, la faim me tenaillant mais en ayant fait preuve de charité.

Certains de mes compagnons poussaient la notion de se servir sur l’habitant très loin, tout y passait, argent, bijoux de famille et bien sûr quelques virginités.

Pour ma part jamais au grand jamais je n’ai attenté à la pudeur d’une femme. Je me contentais de mes bonnes fortunes et parfois de quelques suiveuses tarifées.

Je ne sais pourquoi j’eus bon nombre d’ occasions mirifiques. Un soir que nous étions logés chez l’habitant, je me présentais avec un bon de logement chez une bourgeoise du bourg.

Cette veuve vivait seule, depuis que son fils avait rejoint les armes. Tout de suite elle fut accorte avec moi, me voyant puant et noir de poussière elle me proposa un bain. Je n’en n’avais guère pris dans ma vie, mais je me souvenais tout de même du bonheur qu’il me procurait quand ma mère ou mes sœurs me déversaient de l’eau chaude et me frottaient le dos. Là ce fut quand même autres choses, la veuve au départ fit comme si je n’étais que son fils mais la chair est la chair et mon attitude embarrassée au début se fit plus sûr. L’eau chaude et savonneuse, la brosse de mon hôte transforma ce moment en un souvenir impérissable.

Je n’avais jamais fait l’amour dans des draps, propres et parfumés ce fut un écrin magnifique.

Le corps de ma bourgeoise était bien différent du corps des paysannes ou des putains de campement, plus moelleux, plus gras, plus alangui. Dodue comme une oie, parfumée, douce et expérimentée elle me fit découvrir un monde et une extase qui me permirent plus tard de supporter les pires choses rien qu’en m’en souvenant.

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