UNE VIE PAYSANNE, Épisode 8 , Les fendeurs de lattes

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le Soigny département de la Marne

Année 1800

J’observais en coin ma mère , assise sur un banc devant la maison, elle avait négligemment dégrafé son corsage pour nourrir ma petite sœur Marie Françoise. Cette dernière grosse gourmande de bientôt deux ans tirait sur les tétons maternels avec avidité. Bientôt repue, elle le montra par un énorme rot qui fit sourir ma mère.

Après toute les pertes d’enfants que mes parents avaient subies, Maman couvait sa dernière progéniture comme on protégeait un trésor.

Je me souvenais qu’à l’été 1797 mon frère Antoine et ma sœur Adélaïde étaient morts à 5 jours d’intervalle. La maison pleine de rires d’enfants avait été recouverte d’une chape mortelle de deuil . Maman qui avait déjà perdu deux enfants précédemment crut ne pas pouvoir s’en remettre.

Alors quand Marie Françoise était arrivée, le bonheur était réapparu sous notre chaumière.

Avoir perdu, 4 enfants en 9 années marquait durement les âmes et tout le monde espérait que l’ignoble fatalité s’éloignerait de notre maison.

J’avais un grand frère, prénommé Charles, on se partageait le même lit, la proximité de nos âges, faisait que nous étions inséparables, les quatre cent coups s’enchainaient et nous faisions mille bêtises.

Mais j’avais aussi deux autres frères et une sœur que Maman avait eu d’un autre lit. L’expression me paraissait un peu bizarre mais mon grand demi frère m’expliqua que le premier mari de ma mère était décédé depuis longtemps et qu’elle s’était remariée avec mon père.

Nous habitions tous ensemble, premier lit, deuxième lit, pas de différence. Mon père élevait les premiers enfants de sa femme comme les siens.

Moi je n’avais d’yeux que pour ma demi sœur Marie Rosalie, elle me fascinait et cette fascination se transforma bientôt en un amour éperdu. Elle avait 22 ans, belle comme une fleur des champs, ses long cheveux me faisaient penser à une rivière qui serpente, ses seins m’évoquaient les douces ondulations des collines environnantes. Je la suivais comme un chien suit son troupeau, j’aurais pû la regarder des heures, ce n’était plus ma sœur, mais ma femme, ma compagne.

Évidemment à des degrés divers tout le monde s’était aperçu de cela, ma mère me chassait irrémédiablement de l’entourage féminin. Mon père menaçait de m’envoyer comme domestique de ferme si je n’arrêtais pas de reluquer ma demi sœur.

Seule la concernée me témoignait de la gentillesse et comme une grâce infinie elle me laissait peigner ses cheveux. Pour elle l’amour que je lui portais n’était pas malsain. Une fois seulement elle s’était fâchée car je m’étais caché pour l’observer à sa toilette. Je n’avais pas vu grand chose bien sûr car la pudique n’enlevait guère sa chemise, mais une cuisse blanche, un mollet fuselé m’avaient porté à l’extase, jusqu’au moment ou elle m’avait entendu. Elle avait cru de son devoir de prévenir mes parents.

Le soir devant la famille réunie mon père avait ôté sa ceinture et moi ma culotte. La honte d’être nu devant l’objet de mon désir me fit plus de mal que la lanière de cuir de mon père. Le cul cinglé, l’humiliation au cœur j’allais me coucher sans manger. Dès lors j’allais vouer une haine inextinguible à ma sœur. Je la trouverai laide, malfaite, malodorante et je n’aurais cesse qu’elle parte de la maison.

Papa était fendeur de lattes et il y avait fort à parier que je ferais de même. C’était l’un des nombreux métiers liés à la forêt. Le matin il me réveillait et la figure point réveillée je le suivais à travers les chemins. J’avais peine à le suivre, lui en sabots moi pieds nus. Il ne m’adressait guère la parole,,le père était taiseux mais je savais qu’au fond de lui il éprouvait plaisir à ce que ses fils fassent comme lui.

Il me laissait porter sa doloire j’en étais très fier et malgré le poids qu’elle faisait et le long chemin que nous avions à parcourir, jamais je ne me serais plaint.

Le lieu de travail de mon père se situait dans l’immense massif forestier du Gault. Cette forêt était un monde à elle seule, elle grouillait de bucherons, fendeurs de lattes mais aussi charbonniers.

Ces derniers me faisaient un peu peur, toujours sales, noirs, dépenaillés, ils vivaient en famille dans des huttes de branchages. On aurait-dit des romanichels, en tout cas papa ne voulait pas que je les fréquente.

Papa toute la journée débitait des lattes, plus il en faisait , plus il gagnait, alors les journées s’allongeaient et s’allongeaient encore.

Ces lattes servaient comme support de couverture, elles étaient en chêne et en châtaigner. Je l’aidais comme je pouvais . Des troncs aux lattes il y avait quelques étapes. J’essayais de l’imiter mais je fendais très mal et il gueulait que je lui abimais son ouvrage, le soir d’avoir frappé avec la mailloche sur le doloire j’avais les mains en sang. Mon père me conseillait de me pisser dans les mains pour me soigner. Bon peu à peu mon geste devint plus sûr et mon père commençait à réfléchir à me faire confectionner des outils par le forgeron du village.

Comme chaque fendeur mon père bucheronnait aussi et à la saison se prêtait volontiers aux moissons puis aux battages. Il était fort vigoureux et lorsqu’il avait fait trop de pauses à la chopine il devenait fort belliqueux.

Son Dieu était notre consul Bonaparte et bien mal en prenait à celui qui regrettait le gros Capet.

Le soir à la nuit tombée on regagnait notre maison du hameau de Recoude. Maman avait préparé à manger en compagnie de ma sœur, on s’asseyait autour de la table mais les femmes par respect restaient debout à nous servir et dinaient à l’écart. Là aussi .les conversations étaient fort animées et mon père s’accrochait souvent avec ses beaux fils, moi vu mon jeune âge je me taisais pour ne pas me prendre une trempe.

La grande affaire du moment était le mariage de mon grand frère avec Marie Jeanne Chartier. Il n’y aurait pas eu de problème si mon père ne s’était pas accroché avec son futur compère sur un abattis de bois qu’ils convoitaient tous les deux. Car évidemment ils étaient tous les deux fendeurs. Vous auriez du voir ces gens de peu qui n’avaient rien, se quereller pour un drap, une cuillère, deux poules et une mesure de grains. Les négociations dignes des plus grands princes furent écrites et actées devant le notaire qui se rendait pour cet office dans les foires des villages. Mon frère respirait, les noces se dérouleraient le 30 novembre 1801.

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