LES POMMES DE TERRE EN LARD SANS LARD A LA COCOTTE NOIRE

Vieillie au foyer de la vie, la vénérable gueule béante attend ses mets.

Noire comme une plaque de cheminée, calaminée comme le conduit d’un âtre séculaire, la grand mère semble endormie.

Âgée maintenant de soixante quinze ans elle n’est plus autant utilisée qu’autrefois, la concurrence est rude, madame Téfal, la bruyante Seb et les petites nouvelles spécialistes de l’induction.

Toutes elles se moquent de son rustre aspect, certes elle est noire, oui elle semble couverte d’une suie centenaire et son couvercle avec un bouchon de liège est un défi à la modernité.

Mais contrairement aux autres, cette antiquité à une histoire et une âme, elle est liée, mélangée, attachée, soudée, attelée, amarrée à une vie.

Indéfectiblement ce noble monument ménager est la mémoire de la vie de mes parents. Je ne peux la saisir sans voir ma mère penchée sur sa gazinière avec sa cuillère en bois , je ne peux la prendre sans voir mon père les mains dans l’évier la récurer d’importance. Foutue gamelle qui a défaut d »une maitrise parfaite pouvait avoir tendance à vous carboniser les mets les plus fins.

Car voyez vous la vieille fonte est capricieuse, rebelle et insoumise. Elle vous divinise une recette ou bien vous la tyrannise.

Ce bien précieux, cadeau de prince, dot de reine fut offert à maman en 1946 par son patron pour son mariage avec mon feu père. En cette sortie de période difficile où les tickets de rationnement avaient encore libre cours le cadeau valait son poids, de fonte évidemment mais pas que.

Yvonne point avare de sa sueur et de ses forces travaillait chez qui voulait bien d’elle, travaux agricoles, travaux ménagers. En ces années post guerrières, elle travaillait donc dans une fonderie, mais n’allez pas croire qu’elle maniait le creuset en fusion sa mission était sûrement toute autre.

D’année en année, elle arriva la belle noiraude dans son placard sous l’escalier où ma foi tranquille parmi ses congénères elle coula des jours heureux.

La fameuse qui ne répugnait à aucune recette avait toutefois une spécialité. Elle comme nous, les membres de la famille nous dansions à la simple évocation d’un si divin menu.

Nul Carême, nul Vatel pas même les nouveaux dieux Etchebest et Lignac ne sont assez talentueux pour oser imaginer la recette des dieux, quand en mon enfance, je nommais les  »pommes de terre au lard sans lard à la cocotte noire  ».

Aucune carte au monde ne se risque à proposer ce plat des dieux, gouté par nous Tramaux et quelques pièces rapportées.

Indissociablement liée à mon enfance, à mes parents, à notre table de formica bleu, madeleine de Proust, réminiscence du passé, regret éternel de la vie qui passe, je me répugne à vous en donner la recette. Composition non pas secrète mais sacrée, pour l’édification des générations puinées je consens toutefois à vous la livrer.

Installez en trône, votre belle endormie sur un feu de gaz vif mais point trop. Vous y jetterez un copieux morceau de beurre, non pas salé vous n’êtes pas en l’ile de Rhai. Ensuite divin à l’odeur alléchée du lard que vous y ferez griller,et oui comme dans toute énonciation de recette il y a supercherie. Maman pas assez riche pour nous dénicher des ortolans l’était quand même assez pour odoriférer nos patates d’un gras parfumé.

Le beurre chantant, le gras du lard l’accompagnant, vous ajouterez l’invitée principale, les patates adorées venant du marché de la place du pont Perrot. Coupées pas trop grosses, mais pas trop petites ,le tubercule de parmentier se doit de rissoler mais aussi couvercle oblige de cuire à l’étuvée.

Chacun ses secrets, vous devrez jouter avec le feu, la cuillère de bois et le couvercle comme vous joueriez une partition sur un Steinway de compétition.

A vous de surveiller la cuisson, à l’odeur, à la vue, au gouter, le travail est délicat, lard est subtile (jeux de mot ).

Lorsqu’enfin la messe était dite, maman comme un curé avec son ostensoir parsemait le tout d’un gruyère râpé du plus beau effet.

Jusqu’au soir de leur vie, ce plat de roi régala leurs papilles. Chaque fois que nous retournions au giron de notre enfance nous réclamions ce menu gastronomique. Faisant fi du gras ingurgité nous replongions tels des mômes dans notre vie d’enfant.

Devenu vieux à mon tour, mes parents poursuivant peut être ailleurs leur vie, j’ai récupéré en précieux héritage la marmite des dieux.

Chaudron magique, calice, Graal du roi Arthur, elle règne, vieille et vénérable parmi mes batteries neuves. Témoin d’un monde achevé, maillon d’une chaine d’amour familial, je me dois maintenant de vous quitter car l’heure du repas va bientôt arriver et il est grand temps que je la fasse encore travailler.

6 réflexions au sujet de « LES POMMES DE TERRE EN LARD SANS LARD A LA COCOTTE NOIRE »

  1. merci pour ce moment magique, j’en ai presque les senteurs dans les narines et la cocotte est toujours dans mon armoire, vestige d’une époque pas si révolue puisque je m’en sers toujours

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  2. Hello Pascal !
    Là tu touches mon point le plus sensible « la Cuisine ».
    J’ai toujours les cocottes en fonte de mes défuntes grands-mères, une rouge : c’était les patates, une grise pour la choucroute et la noire pour poulet rôti, daube, civet….
    Histoire de » la Gamelle » en fonte que tu Illustres Très Très bien et avec Quelle ferveur et Amour du souvenir des personnes et des saveurs – Félicitations de toute cette Philosophie – Bises à toute ta famille
    Martine la Cousine Genea

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  3. elle est toujours là, la cocotte et elle n’est pas « minute », je m’en sers tous les jours ou presque
    et à la réunion d’où est originaire mon mari, pas une « case » sans sa cocotte et sur le feu de bois c’est encore meilleur !

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