DESTIN DE FEMMES, Épisode 23, un nouveau petit bâtard

Rosalie Ruffier

Je croyais avoir retrouvé ma mère, je pensais que nous pourrions rattraper le retard que nous avions accumulé. J’étais en manque d’affection même si je le savais que ma relation compliquée avec elle était la norme paysanne. Quand je me rendis compte d’un changement de comportement de sa part. Elle était comme transfigurée, comme rajeunie, souriante, presque ouverte. Elle, qui n’avait pas une allure très soignée, devint subitement coquette. Je la  vis même faire une grande toilette, elle qui la plupart du temps ne faisait qu’une simple ablution  . Un jour elle revint dans un état extatique et un brin de paille dans les cheveux, je sus immédiatement à son air bête et à ses explications embrouillées qu’il y avait un homme là-dessous.

En vieille têtue, elle nia un moment puis trouvant que son bonheur serait plus beau si il était partagé, elle me raconta absolument tout.

Pendant que mère folâtrait avec son veuf moi je grossissais du mal féminin, mon sorcier à la peau de bouc m’avait en effet laissé un petit souvenir, intérieurement je pensais à la chance que j’avais eu que mon lâche tourmenteur ne soit pas arrivé à ses fins, car je n’aurais pu départager entre le fruit du bonheur et le fruit du malheur.

Pour tout dire je me serais bien passée de cette maternité, enfant naturel j’allais en mettre un au monde aussi.

J’espérais au fond de moi ne pas arriver à terme, j’ai essayé toute la pharmacopée abortive, mais rien n’a marché. Puis cela c’est su et désormais je ne pouvais plus rien tenter. On fit pression sur moi pour que je donne le nom du père, ma mère a tenté de me l’extorquer et le curé s’est énervé jusqu’à me mettre une gifle. Même monsieur le maire jouant de son autorité voulut me le faire dire.

Rien à faire et ma fille naquit sans père le 9 janvier 1845, je faillis mourir de douleur, quel plaisir pouvait-on avoir à une telle souffrance. Je me promettais de plus avoir d’enfant sans évidement savoir comment je ferai.

Je me voyais maintenant comme un bagnard rivé à sa chaîne, mon Dieu qui voudrait maintenant d’une bâtarde, affublée d’une bâtarde, fille d’une veuve sans le sou qui allait de plus se marier avec un homme âgé de moins de dix ans qu’elle . Si j’en avais eu le courage je me serais jetée à l’eau, mais c’était un péché et de plus je gardais au fond de moi l’espoir d’une vie meilleure.

Assister au mariage de sa mère est, je dois dire assez troublant . Je me tenais sagement avec mes frères et sœurs, nous étions tous là, à danser d’un pied sur l’autre en attendant l’arrivée de la madone.

Elle était jolie maman au bras de son Pierre Guillemot . En face de nous se tenaient les enfants de notre beau père, Élisa, Adélaïde et Aurore. L’aînée visiblement; n’avait guère envie de se mêler à nous et de cette Élisa j’en reparlerai plus longuement.

La cérémonie fut des plus simples, ce n’était somme toute qu’un simple remariage, une raison sociale, un accommodement, un arrangement avec la morale pour que deux animaux puissent copuler sans choquer la morale villageoise. Intérieurement je priais pour que maman n’est pas la stupidité ou la maladresse de nous faire des petits frères et sœurs.

Dès le lendemain de la fête, maman partait avec mon petit frère, son mari avait chargé ses maigres biens. Il est vrai qu’elle m’en laissait beaucoup afin que je puisse faire face décemment.

La maison fut bien vide d’un coup, j’étais avec mon mioche mais j’espérais que cela ne durerait pas longtemps. A la noce j’avais rencontré quelqu’un, un cousin au Pierre, nous avions parlé, dansé, parlé, dansé et enfin nous nous étions un peu éloignés. Je ne sais toujours pas ce qui m‘a pris, j’étais saoule de vin, lui aussi et nous étions tous deux mûrs pour une rencontre rapide. Je n’avais pas fini de mettre de l’ordre dans mes jupons que je regrettais déjà. Bien que le goujat me promit de revenir me voir et qu’il me marierait, je savais intérieurement qu’il ne le ferait pas.

Mais sottement je l’ai attendu.

Marie Anne Ruffier

J’étais maintenant installée dans un nouveau chez moi, bon pour être franche j’avais l’impression qu’un fantôme rodait dans l’unique pièce et que la précédente femme de Pierre y vivait encore.

Lorsque je me suis couchée le premier soir dans le lit de mort d’Adélaïde, je n’ai absolument pas pu dormir, cette place fut impossible à réchauffer. Ce soir là j’ai refusé que Pierre me touche, observée, épiée par cette présence d’outre tombe je ne me risquais pas à me laisser aller à une quelconque jouissance.

Le matin, les yeux cernés, la coiffure en bataille j’eus l’impression que des choses avaient été déplacées. Une vraie idiote, toutes les maisons ont l’âme des anciens pour assise et comme nous nous transmettions nos meubles et particulièrement les lits, nous dormions nécessairement en des endroits où nos prédécesseurs étaient morts. Oui mais là il me semblait que c’était différent et j’étais bien décidée à en parler au curé. Pierre remarquant mon trouble me demanda ce que j’avais, je n’eus pas le courage de lui dire que je marchais à tout bout de champs sur les pieds de sa femme défunte.

Jamais je n’ai pu me défaire de cette sensation et chaque fois que Pierre me faisait l’amour j’avais la pénible impression qu’elle participait aussi à nos jeux.

J’habitais donc à la Chapelle Véronge, un village situé au nord de Sancy ,nous étions proche de la Ferté-Gaucher et je me retrouvais souvent à l’important marché de ce gros bourg. La commune était arrosée par le grand Morin et ses rives seraient le but de nos promenades dominicales.

Il me fallut apprivoiser les habitants, nous étions au hameau de Marchais, ce n’était pas loin du village, il y avait un lavoir presque en face la maison, alors il y passait du monde. Il y avait dix huit ménages au hameau, beaucoup de sans le sou et je dirais presque tous des sans le sou. Il y avait bien une grosse ferme tenue par Etienne Tissier, c’est d’ailleurs lui qui nous embauchait presque tous ainsi que la propriété de monsieur Mity le maire.

Moi j’ai tout de suite sympathiser avec la pauvre Césarine une jeune veuve de vingt neuf ans belle à vous damner un évêque, mais qui venait de perdre son mari. Le plus dur dans l’histoire n’est pas tant sa mort mais plutôt qu’il lui laisse quatre enfants âgés de huit ans à trois ans. Je l’ai rapidement aidée et avec Pierre on accueillait les enfants à notre table, entre pauvres il faut bien s’aider. D’ailleurs la commune les avait classés comme indigents, sinon presque que des manouvriers dans ce hameau. Au paysage, une plaine coupée de quelques bosquets appelés pompeusement bois, balayés par les vents. Une terre grasse et riche qui demandait beaucoup de main d’œuvre, du travail pour tout le monde, mais à quel prix?

J’aurais donc pu être parfaitement heureuse si une mauvaise impression de m’avait taraudée en permanence. Puis la mort frappa à notre porte, Adélaïde ma petite belle fille âgée de dix ans dont on aurait pu croire qu’elle parviendrait à l’âge adulte, celle qui apportait un brin de fraîcheur dans cette maison hantée nous quitta le 29 aout 1845

Elle qui nous parlait de son futur mariage avec un jeune paysan, elle qui voulait toute une flopée de mouflets, elle qui précocement avait déjà planifié sa vie nous ramena une terrible infection. En quelques jours elle fut couverte de gros boutons, qui s’infectèrent, la fièvre lui prit. On éloigna le Louis chez sa sœur Rosalie par mesure de précaution.

La petite se mit à délirer, me prit pour sa mère et finalement mourut en me tenant la main. Ses dernières paroles furent Maman, Maman. La douce sous sa couverture de terre, épaisse protection, cocon formant linceul rejoignit celle qui l’avait fait naître dans son ultime demeure.

Pierre fut dévasté et je me permis de lui dire mon ressenti concernant la maison. Il se fâcha me traita d’idiote, je ne l’avais jamais vu ainsi. D’ailleurs la mort de sa fille le transforma, il devint taciturne, peu causant. Le soir il ne me lâchait guère que quelques mots, au lit j’essayais qu’il reprenne goût à la vie. Mais si la machine marchait toujours l’esprit n’était plus là, il me pilonnait comme un balancier de pendule, tic toc tic toc, jouissait se tournait une fois son affaire faite et retombait dans un silence de sépulcre.

Moi la nuit je tremblais, mes rêves étaient mauvais je savais que je n’en n’avais pas fini avec dame faucheuse.

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