DESTIN DE FEMME, Épisode 18, le berger de Rosalie

C’est curieux, ce père qui nous emmerdait avec sa maladie, ses râles, ses mauvaises odeurs et bien j’avais de la tristesse pour lui. C’était un bout de moi qui s’en allait et même si ce vieux bougon et ce père jamais très tendre et très dur avec moi, je l’aimais quand même.

Je n’oubliais pas qu’il ne m’avait pas jetée dehors lorsque j’avais eu mes deux bâtards, mais je n’oubliais pas non plus, malgré les années  la trempe qu’il m’avait mise.

Avec les gens du village, amis, voisins, lointaine famille on le veilla, le miroir avait été voilé, le balai remisé, l’eau des pots vidée. Le curé était venu et nous nous étions mis d’accord pour une messe le lendemain. Encore des frais pour sûr, mais un enterrement était un peu une vitrine et nous ne pouvions faire autrement que de le convoyer dignement dans l’au-delà. Il en allait de notre réputation et de notre honneur.

Je fus déclarée seule héritière, je ne sais trop pourquoi, le frère fut écarté, il ne fit aucun commentaire c’est normal le père il avait rien.

Ses quelques frusques furent distribuées entre les petits fils, mais ces bouts de tissu usés jusqu’à la trame ne valaient pas tripette. Sa blague à tabac et bien, c’est le Léon qui se l’attribua, d’ailleurs ce fut un beau tohu-bohu car mon frère la voulait aussi, les deux hommes en vinrent presque aux mains.

Il fallut donc négocier, tergiverser comme si il avait été question de la plus belle pièce de terre labourable ou d’un attelage de bœufs. Mon Léon gagna car il est vrai quand même que le frère avait l’ensemble des meubles du vieux ménage de mes défunts père et mère.

L’ancêtre finalement nous manqua car ce qu’il faisait nous dûmes le faire à sa place et pour finalement nous rendre compte qu’il ne mangeait pas tant que cela. Il n’obérait donc pas nos maigres finances.

Rosalie Désirée Ruffier

Après avoir fermé les yeux du grand père je retournais à ma ferme, je dis ma ferme car je m’y sentais comme chez moi, les patrons étaient respectueux de leurs employés ce qui n’était pas si fréquent. Le travail était vraiment dur, mais où ne l’était-il pas?

L’exploitation appartenait à Madame Bré veuve Charbonnier, elle n’avait que quarante neuf ans et était fort avenante. Je me demande comment un si beau parti restait seul. Peut être que c’est parce qu’elle avait deux grands fils, Pierre et Louis qui travaillaient sur l’exploitation. Elle avait aussi un fils un peu plus jeune, mais le Théophile était aussi méchant et vicieux que ses aînés étaient gentils. Mais celle qui me prit sous sa coupe était la belle Julie, vingt deux ans un cœur à prendre et qui était courtisée par bon nombre de villageois des environs.

Pour compléter il y avait Joseph le berger et Désiré le charretier, eux dormaient dans la grange à proximité de ma chambrette ce qui ne laissait pas de m’inquiéter.

Joseph toujours solitaire, rude, dépenaillé, sentant le bouc et me faisait peur, il rodait comme un rapace autour de sa proie et sa proie c’était moi.

Il racontait des histoires bizarres, et avait des yeux d’envoûteur, il passait pour être sorcier. Je refusais tout ce qu’il me donnait de peur qu’un filtre d’amour ne me lie à lui.

A chaque fois que je passais à proximité, il me faisait part de son envie de moi et me susurrait des cochonneries que je n’ose même pas relater. Souvent éloigné de la ferme pour parquer ses moutons, il fallait que je lui emmène son repas. Appuyé le long de sa cabane portative avec son gros chien il me regardait arriver. Lorsque je lui tendais le panier j’avais bien l’impression qu’il m’avait déshabillée et que je me présentais nue à lui. Il me disait :  » tu vois ma cabane je t’y coucherais bien un jour » . Inévitablement je m’enfuyais en courant, un jour je prévins Julie. Elle fit le nécessaire et le diable à la peau de mouton me laissa tranquille.

Moi je n’avais d’yeux que pour le fils de la patronne, le Pierre, beau comme une peinture d’église, fort comme un bœuf, travailleur, possesseur d’une grosse exploitation, bref un beau parti qui à n’en pas douter n’était pas pour ma trogne de bâtarde, pauvre et chassée de chez elle.

N’empêche qu’il m’avait à la bonne et que c’est lui qui provoqua mes premier émois et ma première recherche du plaisir solitaire. J’avais un peu honte de moi et je m’en confessais au curé, apparemment ce péché mortel ne le traumatisa pas trop et j’en fus quitte pour quelques prières,car avec le recul je pense qu’il en entendait des vertes et des pas mûres, alors l’éducation d’une jeune servante que l’on considérait comme des Marie couche toi là il s’en foutait sûrement, notre bon père.

J’avais calculé que ma mère avait eu mon frère à dix huit ans, je voulais faire mieux qu’elle, non pas dans la maternité mais au niveau des hommes. Cela serait ma petite vengeance, par contre j’en déciderai le moment et avec qui.

Si je voyais peu ma mère j’arrivais à entretenir des relations avec mon frère aîné, celui ci avait les mêmes caractéristiques de bâtardise que moi du moins je le croyais. Un jour Julie qui tranquillement écossait des haricots dans la pièce principale alors que j’étais à quatre pattes en train de récurer les vieilles dalles de pierre commença à me parler d’un viol qui venait d’avoir lieu dans le canton et dont la sauvagerie avait marqué l’opinion. Alors que j’opinais du chef elle me dit: « mais toi dans ta famille vous savez ce que c’est? » Eh bien non je ne savais pas ce que c’était, devant mon air surpris elle lâcha le morceau et m’expliqua que mon frère était issu d’un viol. On m’aurait assommée à coup de gourdin que j’en aurais pas été plus ébaubie.

Je m’interrogeais, le savait-il lui même?

 Je le croisais au village, aux fêtes, au marché et il venait me voir. Les patrons qui le connaissaient, acceptaient qu’il passe à la ferme et parfois il dormait avec moi sur une brassée de paille.

Par contre mes petites sœurs et le petit dernier je ne les voyais quasiment pas, il y avait comme une rupture, nous ne portions pas le même nom et comme j’évitais d’approcher Léon leur père je perdais des amitiés fraternelles.

Ma bonne maîtresse se substituant à ma mère me permit de constituer un petit trousseau, trois fois rien, avec des chutes mais l’ensemble mit bout à bout, j’espérais que cela puisse entrer dans une négociation maritale.

Je n’étais pas en âge de me marier mais les hommes incontestablement me tournaient autour, le temps était passé et j’avais une autre vision des choses et des gens.

Le berger qui me faisait peur et me dégoûtait, avait maintenant pour moi un goût d’aventure, ses yeux translucides me déshabillaient toujours mais je m’habituais à l’idée. Je devins moins sauvage et recherchais presque sa compagnie. L’envie de gratter sous sa couche de crasse me titillait.

Un jour vainquant ma peur je m’asseyais à ses cotés et l’écoutais raconter des histoires terrifiantes.

Je pris donc l’habitude de l’entendre susurrer ses contes de l’autre temps, à la peur avait succédé la pleine confiance. Je me lovais le long de lui et son odeur acre devenait le plus doux des parfums.

Un jour il posa sa main sur ma cuisse, j’étais presque vaincue et ce jour là je sus que je lui offrirais le plus beau des cadeaux.

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