DESTIN DE FEMME, Épisode 14, Notre chez nous

Ma fille aînée m’a vu accoucher, c’est pour son édification, elle m’aide beaucoup mais je sais que ce n’est pas son rôle, j’aimerais qu’elle aille à l’école.

Léon ne veut pas, d’ailleurs je ne sais pas ce qu’il veut, le lascar m’en veut du sexe de l’enfant comme si j’y pouvais quelques choses.

Il me fait peut-être la tête mais pour la bagatelle il a vite retrouvé le chemin sans se préoccuper du sexe du futur.

Au fait il y a eu une révolution à Paris, la branche légitime a été renversée par une branche cousine. Je n’y comprends rien un roi est un roi, Léon qui a un avis autorisé pour tout estime que celui-là sera mieux que le Charles X qui a paraît-il tenté de supprimer la liberté de la presse. Qu’est ce que cela peut nous faire, on ne sait pas lire. Le nouveau s’appelle Louis Philippe c’est un Orléans et non pas un Bourbon, mais d’après le maire il descend d’un Bourbon alors je n’y comprends rien.

Mon frère au cabaret a entendu que le nouveau n’était plus roi de France mais roi des Français, cela doit être subtil car moi dans mon ignorance de femme analphabète je crois que c’est pareil.

Léon aimerait trouver une autre maison un peu plus grande, moi aussi car notre demeure était un immonde trou à rats.

Jugez-en : Nous entrions pas une porte de chêne branlante et mal jointée, nous devions nous courber tant elle était basse et cela malgré notre taille relativement petite. Nous descendions une marche ce qui nous donnait l’impression de pénétrer dans une cave. Du fait de ce soubassement notre sol de terre battue était toujours un peu humide, se transformant parfois en gadoue quand l’eau de la cour ou les eaux sales du fumier déversaient leur trop plein.

Il y faisait très sombre car la façade n’était percée que de deux malheureuses ouvertures qu’on occultait avec du papier huilé. Notre antique cheminée tirait très mal et nous étions constamment enfumés, remarquez on s’habitue mais dès fois nous étions obligés de sortir tant l’air devenait irrespirable. Nous étions pauvrement meublés, notre couchette était ce que nous avions de plus beau. C’était le cadeau de noces de Léon, il en avait hérité, un chalit bien construit, des quenouilles bien tournées supportant un plancher. Nos rideaux de couleur noire, pendaient en une sorte de baldaquin et nous isolaient du froid, des regards et étouffaient un peu nos bruits. Le lit était de plume et couvert de drap de lin et d’une couverture de grosse laine. Un joli traversin reposait notre tête. Les lits des enfants disséminés aux quatre coins de notre unique pièce n’étaient que paillasses, sur de mauvais bois. Rosalie, dormait avec Eugénie et les deux petites partageraient l’autre lit quand Joséphine quitterait le berceau.

Mon fils dormait à l’étable ne pouvant quand même pas partager son lit avec l’une de ses sœurs.

Le reste de notre sinistre endroit n’était qu’encombrement, potager à coté de la cheminée avec les ustensiles de cuisine, une grande table au milieu avec deux bancs et une chaise pour Léon, un grand coffre où nous entassions nos maigres nippes. Mon rêve était de posséder un beau buffet briard, pour y mettre notre linge.

On le voit l’endroit n’était point mirifique, Léon tournait la difficulté en n’étant jamais là, travail, bistroquet, les enfants gambadaient partout et vivaient dehors. Par contre, nous les femmes, nos déplacements étaient plutôt limités et nous y passions tristement plus de temps. Heureusement mon extérieur était plus souriant, sur la  façade principale courait  un robuste lierre et  un splendide rosier. Ces deux magnifiques partaient à l’assaut des murs pour s’accoupler avec les roseaux de notre toit.

J’aimais me poser sur une pierre qui nous servait de banc le long du mur qui donnait sur la cour, j ‘humais le vent et buvais le soleil. Certes le fumier était odoriférant et les poules chiaient partout, mais c’était ma nature, mon endroit, mon havre. Avec les femmes du hameau nous bavassions des menus faits de la vie, nous savions tout sur tous, lorsque l’une avait ses règles, lorsque l’autre se prenait une volée ou bien qu’une autre avait été honorée par son homme. Nos enfants jouaient ensemble, faisaient des conneries ensemble se faisaient fouetter ensemble et souvent partageaient leurs premiers émois.

Nous mères de famille lorsque les maternités et la jeunesse de nos petits nous laissaient un peu de répit nous redevenions journalières, c’est à dire que nous nous crevions à la tâche pour un salaire bien moindre que nos hommes. Il faut avoir curé une étable, biné des betteraves, trait des vaches à l’aube ou fait les moissons pour se faire une idée.

Mon destin était comme celui des autres paysannes, travail, grossesse, accouchement, allaitement et l’on recommençait tous les deux ans en un rythme immuable. Comme vous vous doutez cela n’a pas manqué et je me trouvais de nouveau pleine. Il faut bien dire qu’ en dehors de l’alcool et des parties de cartes le principal loisir du Léon et bien c’était moi .

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