LA MALADIE DU MARIN, Épisode 1, la visite rue des mousses

 

 

 

Après une traversée de plusieurs semaines enfin nous arrivions au terme de notre voyage. La veille au soir nous avions aperçu la terre et les lumières protectrices du phare de Chassiron.

Passant au large du rocher d’Antioche, nous pénétrâmes dans le pertuis du même nom. Contrastant avec la grosse houle du large, la mer semblait apaisée et sereine. Bien à l’abri derrière la terre d’Oléron nous semblions voguer sur un lac.

Au loin quelques lanternes semblables à des feux follets indiquaient une activité humaine, Saint Denis, Saint Georges.

Le capitaine piqua au droit et laissa à sa droite sur son caillou l’inutile fort Boyard. Sur notre gauche, la petite ile d’Aix avec sa citadelle et son fort Sainte Catherine.

Comme il était trop tard pour pénétrer dans l’estuaire on mit en panne dans la rade de l’ile d’Aix.

On pouvait apercevoir les hommes de garde sur les remparts, nous étions tous énervés de ne pas pouvoir rejoindre notre port d’attache mais il est vrai qu’après avoir connu les moiteurs du Tonkin nous avions tous hâte de profiter de la tempérance de notre climat.

J’étais maintenant de quart, à l’incorporation on avait décrété que je serais commis de cuisine. Moi j’étais paysan, la cuisine en ma campagne d’Aunis était plutôt faite par les femmes , mais qu’importe je n’avais pas le choix. La spécialité était moins prestigieuse que d’autres mais quelque soit l ‘endroit où l’on se trouve il faut bien manger.

La nuit était maintenant venue et au loin on voyait danser des petites lucioles nées de la fée électricité. A ma ferme nous n’avions évidemment pas cette technologie, mais peut être qu’un jour.

Au matin un pilote viendrait à bord pour nous conduire à l’arsenal de Rochefort en remontant les méandres du fleuve.

La soirée fut agitée dans les hamacs chacun supputant ce que serait sa soirée du lendemain.

Dès l’aube nous commençâmes notre progression, Fouras et sa tour majestueuse, l’ile Madame et son fort comme posé au milieu de l’eau, reliée par un filet de terre emprunté par les pêcheurs, les sauniers et les quelques cultivateurs de ce maigre terroir.

On pénétra maintenant dans les terres, Port des Barques, le fort Vasoux , le fort Lupin, puis une première boucle. Nous avions la sensation d’être échoués au milieu des cultures, les vaches nous regardaient, nous pouvions presque les toucher, la mer et la terre étaient étroitement mêlées. La brume peu à peu laissait sa place au soleil qui chauffait maintenant les roseaux des rives instables et vaseuse du plus beau fleuve de France.

Maintenant c’est la poudrerie du Vergeroux, les sentinelles nous saluent, puis ce sera Soubise petit village de pêcheurs ,groupé autour de son église. Nous apercevons le passeur qui s’apprête à effectuer son premier passage.

Puis c’est le Martrou où là aussi un bac qui assure la liaison des deux rives commence son va et vient.

Puis enfin nous accostons dans le vaste complexe de l’arsenal de Rochefort, nous allions pouvoir bientôt profiter de notre bonne terre ferme.

Notre navire à quai, nous dûmes nous activer ferme pour pouvoir bénéficier de notre permission.

Vous vous doutez que chacun s’y employa avec ferveur.

Il était maintenant l’heure de nous lâcher dans Rochefort, nous avions encore une petite formalité, nos chefs s’assurant que notre tenue d’uniforme était conforme à la réputation de la navale.

Nous voici au garde à vous, je fais briller une dernière fois mes chaussures sur l’arrière de mon pantalon, je redresse mon bachi, époussette mes manches. Mon rasage est parfait et ma peau lisse comme un œuf.

Nous passons tous avec succès cette revue et c’est la ruée vers la liberté, nous n’allons pas bien loin, sitôt franchit la porte du soleil où goguenard nous plaisantons le pauvre couillon qui se retrouve sentinelle nous nous arrêtons dans le premier cabaret de la rue de l’arsenal. Il y a foule et les pompons rouges forment une guirlande autour du comptoir. Au bout de quelques verres les langues se délient, tous parlent fort, gueulent, rient. Pour ma part je n’ai d’œil que pour la jeune serveuse, mais évidemment chaque marin au sortir de mer la regarde avec envie et concupiscence. Pour un peu je sauterais bien sur la patronne malgré son age, mais elle porte jupon et corsage alors la tentation est forte. D’autant que ses forts nichons me font vite oublier la platitude des filles du Tonkin.

Nous changeons de crémerie mais partout c’est la même liesse, le même empressement, les tournées s’enchainent. Nous décidons de pousser jusqu’au grand Bacha pour nous restaurer c’est un peu cher pour nos maigres bourses, mais notre solde multipliée par notre campagne du Tonkin nous le permet malgré tout.

Notre ivresse devient grande et des chants s’élèvent en même temps que disparaissent les derniers rayons du soleil.

Les rues sont maintenant laissées aux seuls matafs, plus aucune lingère, plus aucune journalière à courtiser, instinctivement nous faisons mouvement vers l’endroit où telle une Mecque, une Sainte Chapelle tous les chemins nous mènent.

En arrivant au lieu saint nous faisons silence et entrons en religion, elles nous attendent, elles nous observent, elles nous aguichent.

Pour nous servir elles ont revêtus leurs habits de lumière, robes de couleur aux décolletés pigeonnants, bas noirs et escarpins, peinturlurées comme des Jocondes. Colliers de fausses pierres, boucles d’oreilles extravagantes alignées devant des demeures aux volets clos.

Certaines jeunes, certaines matures, d’autres vieilles décrépies toutes sont avides de travail toutes sont avides de gains. Sous leurs quolibets et leurs encouragements nous faisons notre choix, c’est un foirail dicté par l’envie mais aussi par nos poches presque vides.

La rue des Mousses puisque ainsi elle se nomme offre une véritable variété de modèles féminins.

J’opte pour une grande fille entre deux ages, blondes les cheveux relevés en chignon, une poitrine à faire bander un eunuque d’ harem. Je suis intimidé en entrant dans son antre, une petite chambre, sobrement meublé d’un lit, d’une table et d’une chaise. Une lampe à pétrole éclaire la scène, une cuvette avec un broc d’eau posé sur la table donne une vision domestique à l’endroit, tout à l’heure la belle de nuit s’y rincera pour pouvoir encore et encore pourvoir au plaisir des marins de la république.

Je paye la dame d’avance ainsi vont les usages, pour le prix je n’ai que le strict minimum, pas de fioriture, pas d’enluminure. Il faut même se hâter, elle s’appelle Adrienne.

Pendant que j’enlève mon pantalon je l’observe retirer sa robe, après tout la vue s’accorde avec les sens. De grandes jambes blanches, un cul magnifique, une belle toison d’un noir de jais qui me fait penser que la blondeur de sa chevelure n’est qu’un artifice de cosmétique. Elle garde ses bas et s’allonge , la faible clarté donne à l’endroit un relent d’érotisme, elle m’invite à venir la rejoindre. Est ce l’alcool, est ce la timidité mais je me vois vacillant, l’experte s’en aperçoit et y pourvoit. Deux minutes après j’étais debout sur mes jambes comme un devoir accompli. Elle fit toilette sommaire et me raccompagna dans la rue, à peine sortie qu’elle rentrait déjà, beaucoup de labeur se serait une nuit fructueuse pour ces demoiselles de l’amour.

Comme une colonne de fantassins nous sortîmes presque en même temps afin de regagner nos hamacs. En remontant la rue de la Fonderie nous nous contâmes mutuellement nos exploits charnels, les magnifiant et les amplifiant.

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