LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 30, le retour de ma mère

Comme le balancier de la vie oscille toujours entre les mauvaises et les bonnes choses, nous eûmes quand même un événement heureux. Émile quelques mois plus tôt avait rencontré une fille de Beautheil, le village d’à coté. Pour être précis et à tout bien considérer elle n’était pas vraiment fille mais en l’état plutôt veuve. Elle avait perdu son premier mari il y avait un an, elle n’avait donc pas perdu de temps pour séduire mon fils. Je comprenais bien qu’elle se dépêche de trouver un autre compagnon car elle avait une petite de deux ans à nourrir et seule ce n’était pas facile. D’autre part et je peux comprendre une veuve, elle se doit de trouver un compagnon avant que de faner .

Comme de juste ce n’était qu’une fille de ferme née de parents aussi peu aisés que nous, pas d’élévation sociale. Pourtant il y avait plein d’ouvrières en papeterie dans le village, il y avait même quelques filles d’imprimeurs, des couturières et aussi une corsetière et bien non Émile c’est aux culs des vaches qu’il trouva l’amour.

La noce se fit à Beautheil, et c’est monsieur Marchand un cousin de Mathilde qui fut témoin, Émile prit son frère Victor et son frère Charles. Il était cinq heures du soir quand ils sont passés à la mairie, ensuite repas . L’ambiance fut gaie et on oublia nos décès, jusqu’à tard dans la nuit nous dansâmes, Charles et son compère Louis étaient saouls comme des polonais. On s’aperçut que les mariés s’était éclipsés mais aussi qu’il manquait à l’appel le Victor et la petite sœur de la mariée. Tout le monde en rigola sauf sa mère.

Moi je savais mon fils pas trop sérieux et qui depuis qu’il était revenu de Cochinchine s’enorgueillissait d’avoir couché avec bon nombre d’annamite. Le lendemain il se vanta d’avoir effeuillé sa cavalière, il avait de l’humour elle s’appelait Marguerite. Il fit donc en cette nuit connaissance en terme biblique avec sa future. Au moins il ne serait pas surpris le jour de sa future nuit de noces.

Émile trouva à se loger au bourg et nous libéra une place à la maison. Quand à Victor il passait le plus clair de son temps chez son frère qui abritait ses amour avec Marguerite

Nous n’allions pas nous en tirer à si bon compte pour cette année merdique. Un matin alors que je taillais un bout de conversation dans la rue avec une connaissance le facteur m’apporta une lettre. Cela me mit un drôle de coup, je n’en n’avais jamais reçu, une petite enveloppe avec un petit portrait sur le coté droit. J’étais bien bête, avec mon enveloppe timbrée par un  » paix et commerce  » je vis au dos le nom de mon frère, que me voulait il.

Je n’avais plus de nouvelles depuis son mariage en 1865, je crus qu’il était arrivé malheur à ma mère. Elle avait tout de même soixante dix ans. La nouvelle touchait effectivement ma mère mais pas comme je l’entendais, mon frère m’expliquait que sa situation personnelle ne lui permettait plus de s’occuper d’elle et qu’il me l’envoyait. Vous parlez d’un cadeau, comment j’allais annoncer cela à Charles.

De fait j’avais même la date et l’heure de son arrivée à la gare de Chailly, mon frère avait bien organisé le transfert de la vieille. Mon mari entra dans une fureur innommable, je ne l’avais jamais vu comme cela même lorsque j’étais sortie de prison, j’ai cru qu’il allait me mettre une gifle, comme si j’y pouvais quelque chose.

Quelques jours plus tard nous allions la chercher à la gare située à la Bretonnière. Quand elle descendit j’eus grand peine à reconnaître en ce spectre ma mère que j’avais quittée si fraîche et si coquette. Il est vrai qu’elle avait quarante cinq quand pour la dernière fois je l’ai quittée et que maintenant elle atteignait les soixante dix. Elle n’avait jamais été très maternelle et nos effusions furent brèves. Je me demandais bien ce qu’elle venait faire ici, ce n’était pas son pays , ce n’était pas son village. Elle était sortie de ma vie pour suivre un homme marié, où était il maintenant?

Elle ne savait rien de ma vie, ne savait même pas combien j’avais d’enfant, elle nous était une parfaite étrangère. Le chemin fut long vers la maison, elle se traînait, soufflait, haletait. Nous l’installâmes dans la chambre où dormait Émile, ce fut Marie qui eut le triste privilège de partager ce sinistre espace avec sa grand mère , qu’elle n’avait jamais vue.

A table nous ne savions quoi dire, elle était très diminuée et il était clair que j’aurais le triste avantage de la voir mourir. Mon frère avait profité de sa liaison avec son tonnelier et maintenant la rejetait comme on rejette une lépreuse à qui on ne veut pas accorder l’aumône. Elle finit par nous dire qu’elle désirait trouver un endroit à louer, qu’elle avait un petit pécule et qu’elle ne serait pas à notre charge. Elle regrettait vivement de ne pas connaître ses petits enfants et que les quelques mois qui la séparaient de son ultime départ pourrait permettre de les gâter un peu. J’éclatais aussitôt en lui jetant à la figure que les quelques semaines d’une moribonde ne pourrait compenser l’absence de toute une vie.

Charles lui trouva une petite maison et nous la vîmes de temps en temps. Ma fille se rapprocha d’elle et le Victor qui subodorait un magot n’avait que prévenance pour la vieille.

J’avais hâte que l’année finisse comme si cette unité de temps modifiait en quoi que ce soit le cours de nos vies.

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