LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 28, une vie enfin paisible.

Le village de Chailly était un bourg très calme mais parfois quelques faits divers venaient égayer notre quotidien , en mai le Kléber Boyer un copain à Charles se rendit compte que son cellier avait été fracturé et que son vin avait disparu, vous parlez d’une affaire, il s’est répandu en invective dans tout le village. Au bout du compte c’était son beau frère le triste sire de Casimir Legal, récidiviste , mauvais bougre, buveur, bagarreur, voleur, qui avait fait le coup. Cette fois la justice eut ma main lourde, trois ans de prison, on serait un peu tranquille moi ce gars il me faisait peur.

En juin c’était la fête patronale, avant les moissons et aussi avant la saint Jean. Tout le village y participait, du plus petit jusqu’au plus grand. Il y avait des chevaux de bois pour les petits, il fallait modérer les enfants car nous avions des moyens limités mais bon de temps en temps un petit plaisir. Le soir il y avait bal avec orchestre, on appelait cela les bals Dumoulin. Toute la jeunesse du village et des environs s’y retrouvait, Émile et Victor jouaient les gros bras et cherchaient promise ou aventure galante, mon petit Charles avec son duvet au menton faisait un peu nigaud. Nous les mères de famille on faisaient vieilles potiches avec nos maris invariablement à la buvette.

Moi j’eus de la chance, mon fils me fit virevolter le temps d’une valse et il fallut vraiment que mon bonhomme eut atteint un degré d’alcoolémie avancé pour qu’il consente à me servir de cavalier pour le reste de la soirée.

Sous cette tente illuminée nous tendions à oublier nos peines, chacun s’était fait beau et avait revêtu ce qu’il avait de mieux. Ce fut pour moi un moment merveilleux et il me sembla que mon homme redevint un moment amoureux, il me serrait de très près.

En fin de soirée il y eut une bagarre au sujet d’une fille, Dieu merci les garçons surent garder leurs poings dans leurs poches.

Sur Coulommiers je croisais maintenant les enfants de Prosper, Louis et Eugénie ils s’étaient mariés et une nouvelle génération arrivait, pour ce qui est des miens mon aîné ne donnait plus guère de nouvelles, il était parti dans le sud du département à Avon près de la ville de Fontainebleau. Apparemment il se débrouillait plutôt bien et voulait se lancer dans le commerce de fourrage. C’est peut être lui qui ferait sortir cette famille d’une torpeur ancestrale.

En début d’année 1886, mon fils Victor fit ses bagages, faisant son service au 2ème régiment d’infanterie de marine depuis deux ans, il avait le malheur de partir en Cochinchine. J’étais inquiète et je me permis d’interroger le maître d’école de Gustave sur la situation là bas, visiblement nous avions conquis le pays mais des zones étaient encore instables et des combats y faisaient toujours rage.

De toutes façons nous serions sans nouvelle de long mois, mon autre fils Émile avait eut plus de chance car son frère aîné étant au service il en fut dispensé.

La maison était fort animée, Charles et Émile se disputaient fréquemment et mon mari devait taper souvent du poing sur la table. Moi j’aimais bien ses vives discutions sur tout et rien, bien que la politique et les travaux agricoles soient souvent les sujets centraux des engueulades.

Ma fille Marie allait sur ses douze ans, presque une femme maintenant, elle avait ces règles et une poitrine naissante. Je devais la surveiller et la protéger des convoitises, d’autant que bien jeune elle ne comprenait pas encore le mécanisme animal qui se déclenchait chez les hommes à la vue d’une telle fraîcheur. Il fallut d’ailleurs que je lui explique fermement qu’à la maison elle montre maintenant un peu plus de pudeur et qu’il était indécent de se balader le cul à l’air ou de pisser au pot devant ses grands frères.

Par contre dans les travaux quotidiens elle me fut d’un grand secours, elle me gardait les plus jeunes ce qui me permettait de m’octroyer des petits moments de liberté.

Elle était très douée à l’école et sœur Célestine me fit remarquer qu’il serait dommage de la mettre aux champs. Moi cela ne me posait pas de problème mais le père l’entendrait il de cette oreille.

Car voyez vous en théorie l’autorité émanait des hommes, nous étions des inférieures et bien que quelques femmes essayaient de s’émanciper du joug masculin nous n’avions guère voix au chapitre.

Mais nous avions quand même quelques atouts en notre faveur, je ne vous fais pas un dessin et nous influions sur la vie de façon indirecte. Moi à la maison mon mari était le seul à ne pas savoir lire et écrire, tant que j’avais été la seule cela ne l’avait pas dérangé mais maintenant que ses enfants maîtrisaient les pleins et les déliés il éprouvait comme une sorte d’humiliation. Il n’y avait pas de livre à la maison bien sur mais nous avions les journaux, nous lisions l’éclaireur de l’arrondissement de Coulommiers, nous avions ainsi les nouvelles nationales et celles du coin. Moi ce que j’aimais par dessus tout c’était l’histoire qui paraissait sous forme de feuilleton, encore une fois je m’évadais de mes tracas quotidiens.

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