LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 27, grand mère et mère à la fois

Parlons maintenant de mes voisins puisque nous allions faire puits et cabinets communs

Etienne Labarre un charretier de quarante neuf ans et sa femme Joséphine quarante sept ans et qui professait comme manouvrière. Ils vivaient avec leurs deux filles Joséphine vingt ans et Victorine treize ans. Autant vous dire que mes grands dadais de fils étaient aux arrêts devant les atouts de la Joséphine, la garce savait jouer de la croupe et je peux vous dire qu’elle trouvait toujours un nigaud pour lui remonter son seau d’eau. Mon fils Charles fit ami ami avec la petite, ils devinrent inséparables. Moi je devins copine avec la mère qui souvent travaillait avec moi. Puis il y avait le vieux Alaix le sabotier il avait un petit atelier mais travaillait souvent dans la rue. Il vivait avec sa femme la Célestine, une vacherie toujours à gueuler après tout le monde et qui visiblement ne savait guère chier dans le trou, nous laissant les lieux dans un état.

Mais celle que je vais vous décrire le plus précisément est celle que nous nommions la veuve, ou la grande Hermance. Cette couturière de trente sept ans, élégante, bien mise, les cheveux noirs coiffés en chignon, un petit nez retroussé, une bouche pulpeuse aux dents blanches. Toujours guindée dans un corsage saillant portant la poitrine haute, une fine silhouette et un joli cul. Pas de galants mais de nombreux admirateurs. Mon Charles la regardait comme un curé regarde une statue de la vierge, ou comme un carabin son premier cadavre, il en bavait d’admiration et semblait la guetter lorsqu’elle sortait faire ses affaires. Je fus profondément humiliée qu’il la regarde ainsi alors que moi il m’ignorait totalement. Pour sur la comparaison ne jouait pas en ma faveur mais rappelons le quand même, chaque soir tel un métronome il se satisfaisait de moi. Si elle s’avisait, je vous dis qu’elle serait moins belle avec les yeux en moins.

Ce n’est pas tout il faut que je vous dise, je viens d’être grand mère, à quarante et un ans c’est jeune, la Zaepffel lui a fait un marmot, lui est encore au service et c’est pendant une permission que la pisseuse a été conçue. Bon je n’étais pas persona grata et ma belle fille s’est débrouillée avec sa mère. Vous auriez vu leur tête quand avec Charles on est allés voir la huitième merveille du monde.

Bon en gros j’avais perdu mon fils aîné, mais il faut que je vous dise maintenant que j’étais de nouveau enceinte. Car voyez vous le Charles si ses yeux en avaient que pour la veuve bah pour son machin je faisais encore l’affaire.

Cette grossesse n’allait certes pas m’embellir, ce fut un long chemin de croix, un ventre comme jamais j’en avais eu un, des jambes enflées comme des brioches , j’étais essoufflée, poussive et pour sur incapable de travailler dans une ferme, d’autant que le Gustave à quatre ans était une vraie terreur. Rien n’y faisait, mes taloches il en rigolait, de toutes façons je n’arrivais guère à l’attraper, la ceinture du père il la bravait. Une fois seulement ce sale garnement a eu ce qu’il méritait, je l’ai coincé lui ai baissé la culotte et avec une brassée d’ortie je lui ai fait sentir qu’il ne commandait pas encore la maison. Cela ne l’a pas ralenti longtemps.

Le 27 mars 1882 j’arrivais à terme, on nomma l’enfant Daniel, j’espérais simplement ne plus à revivre cela.

Avec ce nouveau fil à la patte mon univers se réduisait encore, c’est à croire que jamais je ne pourrais penser qu’à moi.

Je n’étais qu’un ventre, un réceptacle, une machine à enfanter, moi qui autrefois ne rêvais que de voyages et d’aventures je me retrouvais le cul en l’air au lavoir à laver les langes pleines de merde de mes enfants successifs. Les rives du grand Morin n’étaient point un rivage enchanteur et aucune sirène ne m’y attirait. Mon Charles lui non plus ne correspondait pas à mes critères d’adolescente, ce n’était pas un prince charmant mais un simple paysan, buveur, malodorant, un peu brusque, plus pressé à sa satisfaction qu’à me prodiguer des caresses. Mais n’allez pas croire que je n’aimais pas ce bonhomme renfrogné, il avait aussi du bon et m’aimait à sa façon.

J’étais donc partagée entre le rêve de grands voyages et la quiétude de mon âtre, entre les conversations intéressantes et protestataires des ouvriers papetiers et le rire de mes enfants. Je me voyais faire l’amour dans des draps blancs avec un amant passionné mais j’aimais aussi être brusquée, troussée par mon rude botteleur. N’allez pas croire que nous les paysannes ignorantes et sabotées nous n’étions pas traversées de troubles sentiments.

En parlant de cela un jour à Coulommiers je croisais ma camarade de cellule celle qui par quelques gestes m’avait fait connaître le parfum de la transgression. Nous nous mimes à bavasser de tout et de rien, elle s’était aussi mariée et espérait dans un avenir proche avoir un petit. Nous n’étions évidement pas faite pour nous côtoyer et encore moins pour étaler à la vue de tous une nature profonde assez troublante à la majorité. D’ailleurs je ne connaissais guère cette ambivalence, en prison j’étais malheureuse, et ce moment de chaleur m’avait réconfortée au delà du possible. Il ne me serait pas venue à l’esprit que je puisse être touchée par cette déviance médicale digne de Sainte Anne . Pourtant il a suffit d’un regard , d’un effleurement de main pour que je ressente à nouveau de pointilleuses vibrations. Nous sommes restées comme deux godiches, j’avais la même impression que lorsque j’ai été touchée la première fois par un homme. Mais bon laissons ces sales choses, nous nous sommes séparées et je suis retournée à mes champs, à mon homme et à ma troupe.

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