LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 17, les stigmates de la guerre

Aurais je dû avoir honte de ce que je m’étais apprêtée à faire, je ne sais, mais la misère est mauvaise conseillère. Nous y reviendrons, malheureusement les choses ne furent pas toujours aussi simples que cette fois là.

La vie dans une ville comme Coulommiers ressemblait à celle que j’avais eue à Provins, pour sûr les deux bourgs étaient différents, mais les deux villes n’étaient que le prolongement ou le débouché des campagnes qui les environnaient. Tout y fleurait bon la terre, les chevaux y étaient abondants et les écuries nombreuses, comme sur les chemins de Vanvillé ou de Mormant, les tas de crottin égrenaient leur pestilence. En certains quartiers et malgré les interdictions répétées de la municipalité des tas de fumier empestaient les arrières cours et menaçaient les puits. Rien n’ y faisait, des volailles et des cochons s’ébattaient encore , occasionnant de nombreux conflits avec la maréchaussée. Nous étions des paysans à la ville et les ouvriers qui commençaient à investir les taudis sordides des grandes manufactures l’étaient encore également.

A la belle saison je partais tôt le matin avec Charles et ma marmaille, nous allions aider dans les grandes fermes, vraiment je ne gagnais pas gros, empêtrée que j’étais avec mes chiards. Je pratiquais un travail de subsistance, heureusement Charles et Prosper avaient une très bonne réputation de botteleurs et on me donnait du labeur plus par pitié que par nécessité.

Le soir nous rentrions épuisés, les enfants qui tels des sauvageons s’étaient ébattus toute la journée étaient sales et gueulards et de nombreuses volées étaient nécessaires pour un bon endormissement.

Ensuite nous avions un peu de temps, nous effacions les stigmates de notre dure journée en nous lavant quelques peu, c’était toujours un moment de tendre complicité que ce débarbouillage dans notre grand baquet. Cela devenait souvent un jeu de mains et de vilains, puis un jeu coquin, enfin quand Charles n’avait pas bu.

Lorsque les enfants seraient plus grands je pourrais reprendre une pleine activité et nos finances s’amélioreraient bien à propos. En attendant le peu que nous avions, passait pour les enfants,nous nous vivions d’amour et d’eau fraîche et pour Charles surtout de vin frais. L’amour, je pense que je n’en n’avais plus guère pour Charles, il était le père de mes enfants et civilement je dépendais de lui . Parfois je me surprenais encore à avoir envie de lui et je le sollicitais quelques fois, je sais c’est bizarre mais j’étais encore jeune et avais des besoins.

Bref et comme de juste je fus remplie de nouveau, mais je vous dis que cette fois cela serait la dernière, il faudra être inventif quitte à sortir de la morale chrétienne, dont je me foutais d’ailleurs complètement. Ma belle sœur Élisabeth me confia qu’elle n’avait plus ses règles, elle était maintenant tranquille mais par contre son appétit pour la chose avait disparu, on ne peut tout avoir.

De loin en loin j’avais des nouvelles de ma mère et de mon frère qui vivaient toujours à Villeneuve saint Georges. Ma belle sœur portait un enfant qui naîtrait probablement en même temps que le mien. Ma mère se partageait entre le foyer de son fils et celui de son amant. L’essentiel était que tout le monde aille bien.

Du coté des Trameau nous n’ avions  que peu de nouvelles, la mère de Charles était passée en 1868 et reposait à Coubert, je n’avais pu me rendre à l’enterrement à cause des enfants mais mon mari s’était précipité pour la revoir une dernière fois.

Mais revenons à l’année 1870 qui fut assez mouvementée pour l’ensemble de la communauté et aussi pour moi . Je ne vais évidement pas entrer dans les détails de cette guerre perdue mais plutôt ses conséquences. Le dix neuf juillet notre empereur déclara la guerre à la Prusse, tout le monde était confiant, il ne manquait pas un bouton de guêtre, des rassemblements tumultueux se formèrent un peu partout, pour un peu on se serait cru à Berlin. Charles avec les garçons alla sur la place et les boulevards pour hurler sa joie, je me demande un peu ce que cela pouvait lui foutre, mais bon son coté masculin et guerrier devait ressortir. Il y eut beaucoup de passages dans notre localité, les armées montaient au front, on les accompagnait un bout de chemin, on leurs donnait du vin et les jeunes filles leurs donnaient des baisers d’encouragement. Certains charretiers et voituriers gagnèrent beaucoup en transportant divers choses, la guerres favorisait le commerce, du moins en ces débuts et surtout en cas de victoire. Quelques semaines plus tard nos soldats repassèrent dans l’autre sens, dépités, merdeux de s’être pris une volée par les teutons, mieux organisés, mieux armés et mieux commandés. Une vraie cour des miracles, des cavaliers démontés, des charrettes pleines de blessés, des agonisants exhalant une odeur terrible de mort, de sang séché .

Avec un groupe de femme on avait confectionné de la charpie pour faire des pansements, on tentait d’apporter un peu de réconfort à ces pauvres gosses que la retraite précipitée avait transformé en meute de loups faméliques.

Comme on pouvait s’y attendre les populations civiles fuyaient l’envahisseur et ses exactions, je ne sais si il y avait matière à exagération dans tous ces récits, enfants embrochés sur les lances des uhlans, hommes aux poings coupés, viols des femmes, vieilles ou impubères, maires passés par les armes.

Bref le deux septembre l’empereur qui n’avait pas le génie de son oncle capitula à Sedan. Le quatre nous n’étions plus un empire mais une république. Malheureusement les allemands arrivèrent, la vallée du Grand Morin était une voie de pénétration, il y avait de tout, des Wurtenbourgeois, des Bavarois, des Hessois , des Badois et bien sur les Prussiens. Ils parlaient un langage étrange, mais se faisaient parfaitement comprendre. Ils voulaient tout, le vin, le pain , la viande, nos chevaux, le pucelage de nos vierges, et nos cuisses de mère de famille. De plus ils réquisitionnaient nos hommes pour construire des retranchements, faire des charroies et toutes sortes de corvées.

Au départ je croyais que ma famille ne serait guère touchée, je n’avais plus de pucelage à offrir, mon gros ventre de sept mois n’attirait pas les regards, du pain j’en avais pas et du vin encore moins.

Mais comme ils prenaient tout la faim se fit sentir, les petits pleuraient et moi affaiblie je m’en allais avec mon gros ventre pour mendier de quoi les nourrir. Un jour que je tendais la main pour un quignon je reconnus mon bourgeois qui faisait offrandes de ses résidus de repas, il me vit, jeta son plat par terre et cracha dessus. Plutôt crever que de m’avilir, d’autres pauvres se jetèrent sur les restes souillés. Charles continuait à travailler, mais devait franchir des barrages et monter pattes blanches, il devait partir encore plus tôt et un soir il se retrouva au poste de police menacé par un officier prussien car il avait manifesté son mécontentement lors d’un énième contrôle. Malheureusement si les hommes payaient un lourd tribut dans des brimades sans nom, nous les femmes nous pouvions sans conteste en mettre un sur ce que certains soldats nous faisait subir.

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