LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 12, la suicidée

Elisabeth et Prosper essayaient bien de calmer les choses et de nous ramener à la raison. Pendant quelques jours Charles était à jeun et redevenait charmant mais il retombait vite en ses travers. Puis vint le temps où il partait en neuvaine et ne rentrait pas pendant quelques jours. Il dépensait tout l’argent du couple et mon beau frère venait souvent à mon secours pour nourrir les enfants.

Il ne m’avait plus battue depuis la gifle mais un soir complètement ivre il exigea que je lui fasse l’amour, il n’en était pas question. Il défit sa ceinture et les coups s’abattirent sur moi, j’étais en chemise à moitié dénudée et cela semblait l’exciter, je pleurais j ‘hurlais. Je réussis à m’échapper et me retrouvais à courir semi nue rue du faubourg de Melun, mes cris alertèrent Prosper et Elisabeth mais aussi mes autres voisins. J’allais être la risée du bourg car croyez moi ce genre de fait croustillant se propageait à la vitesse d’un cheval au galop. Il y eut explication entre les deux frères, ce fut efficace car pendant quelques mois Charles fut doux comme miel. J’avais même pû dénicher un petit travail dans une ferme près de Saint Pierre en Veuve.

Tout semblait oublié et nous avions retrouvé les joies de la vie familiale et aussi les plaisirs d’alcôves.

Puis le mauvais sort s’ abattit sur nous, j’étais de nouveau enceinte. Je n’en voulais absolument pas et je m’abandonnais à toutes sortes de breuvages, je serrais mes ceintures et frappais mon ventre, rien n’y faisait. Au bourg près du vieux lavoir se trouvait une femme qui disait ou connaissait la science des femmes. Cela me coûta une répugnante visite et quelques pièces, pour m’entendre dire que c’était trop tard.

J’étais anéantie, d’autant que le Charles était reparti en ses errance éthyliques. Le cycle était infernal, cuites, disputes, coups, retrouvailles, je t’aime moi non plus. Moi qui avait envie de voyages, de voir un autre monde, d’autres gens, qui rêvait d’argent de belles tenues, j’allais me retrouver bloquée avec trois enfants, un mari buveur, une pauvreté latente et surtout aucune perspective d’amélioration.

Un soir de septembre 1862, nous eûmes une énième dispute, c’en était de  trop comme une folle je quittais la maison en jurant de ne jamais y revenir. Charles ivre ne put me retenir et je courus  vers Coulommiers. Je ne sais plus combien de temps j’ai erré, la soirée était bien avancée, j’avais froid. Près du pont un homme m’accosta et dut se méprendre, il me bloqua le long d’une porte cochère , je ne pouvais bouger, avec sa main il remonta mon cotillon posa sa main sur mon sexe et tenta d’en forcer l’entrée. Sa bouche voulut se mêler à la mienne, je le mordis. Il hurla me lâcha et je pus m’enfuir, échevelée, la bouche pleine de sang, apeurée, désespérée je m’approchais du grand Morin. Sur le pont, j’observais les eaux sombres, j ‘hésitais quelque chose en moi me retenait. La rivière n’était pas très profonde en cette fin d’été et le pont n’était pas bien haut mais je ne savais pas nager et la chute m’aurait été fatale. Mais je n’étais plus attachée à la vie et j’enjambais le parapet de fonte verte, je ne me retenais plus que par une main lorsque une ferme poigne me fit basculer du bon coté de la vie.

Curieusement je me mis à pleurer à chaudes larmes dans les bras de cet inconnu, rien ne pouvait arrêter mes sanglots, il m’amena au poste de police. On prit ma déposition, un suicide était un trouble à l’ordre public et mon gros ventre attira l’attention. Le policier me fit remarquer avec rudesse que j’étais une mauvaise femme et une mauvaise mère car en me tuant j’allais aussi tuer mon bébé. Comme si j’avais réfléchi à tout cela. Mr Heret mon sauveteur me ramena chez moi, Charles dessaoulé m’attendait avec anxiété. Quelques jours plus tard  » l’écho de Coulommiers  » le journal local rapporta les événements, ma réputation était faite et l’on me nomma la suicidée. Partout ou j’allais on se détournait, même Élisabeth ma belle sœur me battait froid.

Jamais on ne prit en compte ma situation, on plaignit Charles mais personne ne blâma sa conduite d’ivrogne. Je n’étais qu’une mauvaise femme, une mauvaise mère, une souillon au jupon troué et aux bas déchirés. Je me traînais avec un ventre énorme, Charles avait trois ans, Émile dix huit mois et moi j’avais vingt trois ans.

Une réflexion au sujet de « LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 12, la suicidée »

  1. Mon dieu..pauvre petite Victorine..comme je la comprend…cette vie si difficile et elle si jeune et pleine de rêves jamais réalisés.. j imagine fort bien son ressenti..merci a vous .

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