LE CHANT DU PLOMB, épisode 1, un bien sale métier

 

LE CHANT DU PLOMB

Je n’aime pas où j’habite, je n’aime pas comment je suis vêtu, je n’aime pas mon travail, je n’aime pas ce que je suis. Puis je être heureux dans l’environnement où j’évolue, c’est une question que je me pose souvent.

Je suis seul dans ma couche, je suis seul dans la maison, mon père est au travail, deux de mes frères également, un autre est à l’école et le petit dernier encore accroché aux jupons maternels est sans doute aux lavoirs de la rue des marais.

Moi je travaille la nuit alors le jour la maison est à moi, quand je rentre au petit matin je chasse de son lit mon frère Adolphe, alors la paillasse devient la mienne.

Allongé sur ma couche je pense à une petite bergère de la ville haute, nous nous sommes parlés un peu, je crois que je lui plais. Cette évocation provoque des choses en moi et instinctivement ma main va officier dans la joute amoureuse des célibataires et hommes sans femme.

Jouissance que je dédie à ma petite paysanne, je me réjouis de penser qu’elle puisse faire de même en pensant à moi. Nous avons tout l’avenir devant nous, mais il est bien loin encore. Nous sommes jeunes, sans argent et de toutes façons à part lui avoir sourit et lui avoir souhaité le bonjour rien ne s’était passé.

Mon père est marchand de chiffons, Magloire Calu qu’il se nomme, nous ne le voyons pas tous les jours car c’est un travailleur ambulant, il part en tournée à Provins bien sur, mais aussi dans les villages environnants, il pousse une petite charrette et troque des vieux chiffons et des peaux de lapin contre des babioles féminines. Ces tas de chiffons rebut de rebut car un paysan ne jette pas, sont ensuite revendus aux papeteries, pour les peaux de lapin que les ménagères font sécher elles échouent chez les tanneurs. Il emmène quelques fois mon petit frère Adolphe, mais préfère n’avoir personne dans ses jambes pour boire le peu que lui procure son pauvre commerce.

Ma mère, Hortense qu’elle se nomme, je l’admire, elle se tue pour nous, elle a perdu sa beauté depuis longtemps, la pauvreté ne lui ayant pas fait grâce. Elle travaille où l’on veut bien d’elle, elle prend tout, se donne plus qu’elle ne se vend mais ses quelques pièces lui permettent de nous nourrir quand les gains de chiffonnier n’arrivent pas.

Nous habitons rue du pré aux clercs, dans une mansarde en torchis et en bois toute droite sortie du moyen age. Sombre , vétuste, sale , exigue, peu chauffée, peu aérée, on y dort mais on évite d’y vivre.

Je me lève, vole sur la table un reste de quignon de pain, je suis nu car mes habits sont en tas dehors, je les attrape pour m’en draper, ils puent, ils sont crasseux et maculés. Nippé ainsi je ne suis guère ragoutant, mais à pratiquer mon sale boulot comment pourrais je l’être.

Avant de commencer ma nuit de labeur je vais boire un coup dans un petit estaminet, j’y retrouve mes compagnons d’infortune, le Louis Mauguet et le Valérie Degrele. Ils sont tous deux plus vieux que moi, Louis a 31 ans et vit rue des bains, il a trois petits à nourrir.

Valéry lui est encore plus vieux, 44 ans, je l’aime bien ce personnage. Il a un accent bizarre, la plus part du temps on comprend rien, je crois qu’il vient du nord de la France. Il a fait un peu tous les métiers, terrassier, cantonnier, employé de la gare, manouvrier, il n’en garde aucun à vrai dire, buveur, hâbleur ce n’est pas un bon élément.

En général pour se donner du cœur à l’ouvrage on boit un petit coup, chacun sa tournée, ni plus ni moins, mais bon pour une fois je bois un peu plus que mes comparses, Louis me prévient  » arrête petit c’est dangereux », je n’en n’ai rien à foutre de ses conseils, je vais effectuer un boulot avilissant alors je bois pour oublier .

Malgré la nuit qui tombe la température est encore élevée, le temps est à l’orage et au loin derrière la tour César, on aperçoit le ciel déchiré par des flèches lumineuses. Je titube un peu et je raconte pas mal de connerie, Louis me dit de la fermer pendant que nous arrivons à l’entrepôt du patron, rampe de Courloison. Cette courte marche ne m’a pas dégrisé, le Léon Favin si il me voit comme cela il va me foutre dehors. Il n’est pas très finaud et nous nous en méfions tous. Il est toujours le premier arrivé, moi je trouve cela normal, c’est lui qui gagne les sous, nous on est des traînes misères.

Bon le gros Léon il est pas stupide à mon haleine imprégnée d’eau de vie il remarque bien que je n’ai pas bu que de l’eau.  » Victor, je te garde seulement parce qu’il y a plein de boulot, encore un coup comme cela et je te fous dehors ». Je me fais petit et je vais préparer l’attelage pour les chevaux, les autres sortes la charrette , puis les canassons. Ensuite on revêt nos habits de lumière, des bottes et une grande blouse.

Le patron conduit la grande charrette où trônent d’immenses baquets en bois, nous on suit à pied, direction pour cette nuit le café de l’hôtel de ville. N’allez pas croire que l’on va boire un canon, non pas, la fosse est pleine et il nous faut la vider. Car voyez vous moi mon métier c’est de vider la merde, certes il faut bien que quelqu’un le fasse mais nom de Dieu je préférerais être à cent lieux.

A la campagne on chie et on pisse dans la nature mais en ville c’est plus difficile. On ne montre pas son cul et il commence à être mal venu de jeter son pot dans la rue. Remarquez c’est une bonne chose, les bourgeoises n’ont plus le bas des robes crottés et les chaussures vernies des beaux messieurs ne sentent plus la crotte. Je me moque, mais pour l’hygiène et les odeurs c’est quand même mieux que chacun se satisfasse dans les cabinets.

Le problème commun à tous, ce sont plutôt les fosses qui se trouvent sous ces lieux et qu’on appelle fosse d’aisance, car voyez vous comme tout contenant quand c’est plein cela déborde et il faut vider. C’est donc là que nous intervenons avec Valéry et Louis.

 

3 réflexions au sujet de « LE CHANT DU PLOMB, épisode 1, un bien sale métier »

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