LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 102 , la vie sans les hommes.

1914 – 1918 la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse de Barthélémy Proux

Il fut rapidement évident et ce malgré les bulletins d’informations qui nous affirmaient le contraire que nos hommes ne reviendraient pas de si tout. On s’organisait comme on pouvait, nous eûmes de la chance à la Cossonnière d’avoir Alexandre avec nous pour les labours d’hiver. Ce brave garçon aida comme il put certaines familles qui n’avaient plus d’hommes du tout. D’ailleurs Rosela en fut un peu jaloux car elle le soupçonna d’avoir aidé une métayère autrement quand labourant son champs. Moi je n’étais pas derrière ses fesses alors je ne juge pas , de toutes façons il partait à son tour. J’aurais donc mes deux fils aux armées.

Nous avons eu des nouvelles de Jean Marie, tout allait bien pour lui, mais contrairement à ce qu’on avait pensé les conducteurs de voitures n’étaient pas à la noce non plus car ils s’approchaient au plus près du front. Nous vivions dans l’angoisse de la visite du garde champêtre ou du maire. Mais il faut bien dire que la fatigue des travaux agricoles nous empêchait de penser au pire.

Non seulement nos jeunes n’étaient pas là mais en plus on nous avait réquisitionné nos chevaux.

Courant 1915 nous vîmes revenir avec joie le Jean Marie pour une permission, il avait bien changé, ses traits s’étaient durcis et sa jeunesse s’était envolée. Il fit fête à ses enfants et eut le bonheur d’entendre l’un des premiers mots de Clément. Pendant ces quelques jours Ernestine a rayonné de bonheur d’avoir retrouvé le corps de son mari. Mais bien sur il dut repartir et ce fut encore un déchirement, finit les acclamations du mois d’août 1914. Le Jean Marie on aurait dit un veau qu’on menait à l’abattoir.

Il changeait aussi d’affectation et rejoignait le 51ème régiment d’artillerie, pourquoi se changement il n’en savait rien bien évidement.

Le temps passait donc bien lentement mon vieux Barthélémy était brisé, mais avec courage nous nous en sortions quand même. Il fallait tout de fois que nous embauchions des journaliers et croyez moi devant la pénurie de bras les salaires avaient augmenté. Si cela continuait il faudrait mettre les clefs sous la porte.

Il n’y avait pas que le spectre des morts qui nous hantait , il y avait celui des mutilés qui revenaient et qui avec une jambe en moins qui avec une gueule cassée qui avec un bras manquant réapprenaient à vivre.

Nous apprîmes mais avec méfiance que la guerre serait certainement longue et que les forces en présence s’étaient enterrées l’une en face de l’autre.

Au village certaines femmes n’avaient visiblement pas le désir d’attendre le retour de leur homme et ouvraient leurs cuisses au tout venant. Un métayer avait surpris sa belle fille en pleine action dans un paillis et avait bien failli tuer la fautive et son galant.

A chaque naissance tous comptaient si le père officiel était bien en permission.

Moi la conduite de mes belles filles étaient exemplaires, aussi bien Ernestine que Rosela se consacraient uniquement aux travaux des champs et à l’éducation des enfants.

En février 1916 ce fut Verdun et on nous faisait comprendre que peut être cette bataille serait la dernière. Erreur fatale, début mars nous eûmes une chance inouïe, mes deux garçons vivants et en bonne santé se retrouvaient en permission en même temps. Il faut croire qu’ils étaient encore vaillants car Jean Marie laissa un souvenir à Ernestine. Rosela fut un peu jalouse mais bon son ventre était sec.

En juillet alors que nous étions en pleine moisson, la mort ne vint pas du front mais de la Cossonnière. Lucienne ma fille aînée comme nous autres se tuait à la tâche, elle était préposée au bottelage avec son petit frère Gustave, la chaleur était vive, nous étions trempées de sueur, sous nos robes épaisses. Un petit vin aigrelet désaltérait Barthélémy et nous autres les femmes avions une touques d’eau fraîche qui hélas fut rapidement vide .Lucienne qui n’en pouvait plus profita d’une pause pour aller se boire à la rivière et s’humidifier le visage. L’eau glacée la revigora et elle reprit le travail de plus belle.

Le soir elle eut de la fièvre et une forte diarrhée, rien ni fit et comme on ne trouva aucun médecin son état fiévreux empira le douze juillet elle passa. Nous étions consternés par tant de malheur, ma fille n’avait même pas eut le temps d’avoir un homme et de vivre pleinement quelle injustice. Nous l’enterrâmes le lendemain. Une chape de malheur avait recouvert la Cossonnière.

Peu après c’était tôt le matin je m’en rappelle nous vîmes arriver le père de ma belle fille Charles Guerin. Sa présence était plutôt inhabituelle il rentra on lui servit une goutte et il annonça à sa fille que son jeune frère Eugène avait été tué sur la Meuse le premier juillet. Elle accusa le coup et alla se réfugier à l’étable pour traire les vaches. La roue du malheur frappait toutes les familles.

Quelques mois passèrent et les courriers assez réguliers de mes deux guerriers nous arrivaient, malgré la censure nous percevions que leur moral était au plus bas.

Heureusement en décembre 1916 ma belle fille Ernestine nous fit une belle petite fille, on la prénomma Albertine.

Cette enfant de l’amour , cette enfant du retour de permission fut choyée et couvée comme jamais.

Puis le temps passa inexorablement, sans homme et avec des nouvelles de loin en loin. La guerre se poursuivait lentement, les morts s’accumulaient, dans les villes les femmes avaient remplacé les hommes dans les usines, le monde ne serait plus jamais comme avant. Les progrès technologiques étaient aussi foudroyants, il fallait croire que la mort engendrait le progrès.

Jean Marie changea encore de régiment et fut nommé au 235ème d’artillerie, Alexandre lui se battait comme un diable et on apprit bien plus tard qu’il avait été blessé à la fesse par une balle, ce diable de drôle ne nous avait rien dit et on l’a apprit par l’intermédiaire d’un permissionnaire.

En 1918 Jean Marie passa à la territoriale et Alexandre fut de nouveau blessé à la hanche, il avait eu deux fois de la chance il était temps que tout cela s’arrête.

Le onze novembre nous entendîmes le tocsin, ce fut la joie, nous avions gagné et surtout nos hommes allaient enfin rentrer.

Pour être précis ils ne rentrèrent que progressivement, Jean Marie en février 1919 mais Alexandre qui était en Allemagne ne rentra qu’en juillet.

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