LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 84, la mort de la veuve

 

1896, la Cossonnière, commune de la Chapelle Achard

Jean Marie Proust fils de Barthélémy Proux et de Victoire Cloutour

Allez savoir par quelle bizarrerie le maire de Saint Flaive des Loup, monsieur Guignard n’orthographia pas mon nom correctement. Peut être une erreur de prononciation ou peut être d’écriture, mais mes parents ,dans la même mairie et l’année précédente avaient été mariés sous le nom de Proux. Toujours est il que maintenant je ne porte pas le même nom que mon père et que mes frères et sœurs. L’erreur faite, plus personne ne songea à la corriger et à l’école je fus donc Jean Marie Proust.

J’avais la chance et ce n’était pas le cas de tout le monde d’avoir mes grands parents, j’aimais particulièrement mémé Barreau, la mère de mon père. Ça faisait drôle de l’appeler comme cela car c’était presque encore une jeune femme. Du moins dans son apparence, elle n’avait que cinquante neuf ans, ayant eu mon père précocement à dix sept ans. Depuis la mort de mon grand père elle vivait au bourg et du fait de notre déménagement dans le village on la voyait plus souvent. Mon oncle Pascal était parti comme domestique dans une ferme et elle serait restée seule si un événement ne l’avait obligée à héberger mon oncle Eugène. Ce dernier n’avait rien trouvé de mieux que d’engrosser une journalière du village, ce n’était apparemment pas une affaire d’état mais il fallait une réparation par le mariage. L’enfant naquit en avril, il fut reconnu en mai par la mère et légitimé par le mariage des parents en octobre, il avait fallu se loger en urgence heureusement la grand mère avait une petite maison et elle hébergea les fautifs.

Papa avait un peu pitié de cette belle dame déchue qui devait après avoir passé sa vie en métayage et devait maintenant trimer pour les autres comme journalière. Alors il l’embauchait pour les gros labeurs et la protégeait un peu. Tout de même être journalière chez son propre fils devait bien piquer son orgueil, elle n’en laissait rien paraître et faisait sa part de travaux payée au même tarif que les autres.

Un jour que je n’étais pas à l’école je la vis apparaître, cela faisait quelques semaines que je ne l’avais pas vue. Elle était métamorphosée, ces cheveux sombres avaient viré au gris, son teint était blafard, sa respiration faisait penser au bruit émis par un soufflet de forge. Elle me bisa, fit comme d’habitude.

Pépé Cloutour lui assigna son labeur du jour, mais lui pourtant pas très fin s’aperçût que quelque chose clochait.

  • ça va pas Marie Louise
  • si Pierre aucun problème juste un peu fatiguée
  • Comme tu veux, mais moi je te paye pas à rien foutre
  • Comme si c’était mon habitude

L’échange s’arrêta là, mon grand père savait visiblement parler aux employés, moi j’allais prévenir mon père que sa mère n’allait pas du tout.

Il rentra rapidement et raccompagna sa mère chez elle en ayant soin d’envoyer une bordée bien sentie à son beau père.

Mémé une fois couchée ne se releva plus, fièvre , toux, douleur thoracique, vomissement, pendant son agonie chacun prenait son tour de garde. Moi en rentrant de l’école je venais lui tenir la main une petite heure. Quelle impression que cette main décharnée, froide qui lors des fortes quintes de toux serrait violemment ma petite main d’enfant. Je l’épongeais, la faisais boire et tentais de l’alimenter avec une bouillie comme pour les bébés. Mes tantes venaient la laver car elle faisait sous elle. Puis un jour Marie la sœur de mon père vint nous chercher en catastrophe, c’était les derniers moments. On arriva tous en hâte et l’on se groupa autour du lit, formant comme une chaîne de vie. Elle avait perdu connaissance et nous ne saurons jamais si elle percevait notre présence.

Je tentais de rester digne mais j’avoue que des larmes me vinrent, ce fut contagieux, mes frères , mes sœurs, mes cousins et mes cousines prirent le relais pour un concert de reniflage.

Louise et Marie ses filles la tinrent pour ses derniers instants, un petit cri, les yeux qui une dernière fois s’ouvrirent au monde et sa tête s’écroula. Grand mère n’était plus et moi je voyais ma première morte.

Mariée à seize ans, deux fois veuve, huit fois mères, patronne redoutée, amante passionnée elle gisait là squelettique dans sa simple chemise de coton blanc, déjà gisante figée dans le marbre de la vie éternelle.

Mon père et mon oncle Auguste s’occupèrent de la déclaration en mairie, puis de la cérémonie religieuse. Il fallait faire vite nous étions en août et la chaleur était épouvantable, si nous voulions que la dignité de la morte ne fut point atteinte par une exhalaison charognarde et que notre fierté de métayer de la Cossonnière ne fut pas éclaboussée par une négligente attente il convenait de faire au plus vite.

Le lendemain vingt six août, une caisse faite par le menuisier du village  arriva on y posa la frêle dépouille, une dernière fois nous nous recueillîmes et d’un son mât les clous s’enfoncèrent fermant à tout jamais la maison de bois.

Marie Louise eut droit à une jolie charrette qu’on appelait corbillard, c’était nouveau et changeait du tombereau, nous la suivîmes, le curé une dernière fois la magnifia et l’introduisit dans le domaine des cieux. Au cimetière un dernier paravent de terre fut jeter sur elle, reléguant dans un futur oubli les restes charnels de feue Marie Louise Barreau ci devant ma grand mère.

Mon père en fut certainement affecté mais n’en laissa rien paraître, ce dur paysan avait d’autres choses à faire en cette fin août que de se lamenter. Sa préoccupation majeure était la petitesse des raisins de sa vigne et la maladie qui semblait gagner du terrain sur les vieux ceps. La petite vigne qui servait pour faire le vin de la maisonnée n’avait jusqu’à maintenant pas été touchée par la sale bestiole venue des états unis.

Pour sur les vieux s’inquiétaient pour leur piquette locale, il parait que certains avaient déjà replanté des ceps greffés qui venaient aussi des états unis où les pieds de vigne étaient naturellement résistants.

Le grand père ne voulait pas en entendre parler évidemment.

Pour moi cela allait être la rentrée scolaire et le relâchement de la pression des travaux agricoles. Je n’aimais pas aller en classe mais au moins je pouvais mis reposer.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s