LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 79, les joies de la vie militaire.

 

1882 – 1885 , casernement

Charles Auguste Guerin

Un deux, un deux, bon au bout d’un moment on savait marcher ou à peu près, mais ces diables nous ont rajouté une difficulté supplémentaire, le chant. Alors là belle tranche de rigolade, heureusement ce n’est pas moi qui donnait le ton. Ce fut un ouvrier lyonnais avec une voix de crécelle qui eut le malheur de déplaire au sergent et qui fut choisi pour cela.

Puis on nous donna un fusil  » chassepot  », moi je savais déjà tiré car j’étais un peu chasseur, au départ ce ne fut pas pour faire l’exercice au feu mais encore pour faire de l’ordre serré.

Présentez arme, repos, présentez arme, repos, pour sur c’était les même cons qui en se mélangeant nous rallongeaient les journées.

Pour faire simple le métier de soldat était quand même moins dur que celui de paysan, il faudrait pas que cela se prolonge car on deviendrait feignant.

Pour sur il y avait les tours de garde, c’était un peu long mais moi j’avais la technique pour dormir debout, un jour je me suis fait prendre et je me suis retrouvé de corvée de latrines pendant huit jours.

Ce que je préférais c’était les corvées aux écuries, cela me rappelait ma ferme, les chevaux des officiers on y touchait pas trop mais les autres les bons gros qui servaient au charroie étaient vraiment de belles bêtes.

Ce qui se passait aussi à la caserne c’est que ce foutu métier nous transformait en buveurs de pinard et en fumeurs. Moi à la Corberie, je ne buvais que la piquette tirée du marc cela ne titrait pas à beaucoup de degrés, je ne fumais pas non plus car j’avais pas d’argent pour le tabac.

Marches , corvées, gardes, instructions militaires, on finit par s’y habituer. Par contre moi ce qui m’a le plus surpris c’est la disparité du langage, nous venions de partout et je vous garantis que pour un vendéen comprendre un marseillais , un breton ou un basque cela tient du miracle. Quand au Français c’est la langue des aboyeurs, nos chefs avaient obligation de nous parler dans cette langue, pour souder la république. Moi dans ma section le capo était des Luc sur Boulogne alors de temps en temps on parlait vendéen. Ça nous rappelait le pays.

Première permission, balade dans le vieux Marseille, le port et ses ruelles, j’ai découvert la mer, rien à voir avec les Sables d’Olonne, là très peu de marée, l’ensemble est assez beau, il faut quand même le reconnaître.

Mais nous les bidasses ce qui nous intéressaient c’étaient plutôt les filles. Les filles de Marseille nous fuyaient comme la peste, heureusement ils nous restaient les autres , les tarifées.

Vous rigolez , mais la plus part d’entre nous comptait bien faire disparaître notre infirmité primitive pendant le service. Nous avions l’embarras du choix, bien en fait avec le peu d’argent que nous avions vous vous doutez bien qu’on avait pas le premier choix. Moi ce qui me stupéfia c’était la diversité raciale de ces dames, je n’avais jamais vu de » négresses, ni de ratonnes ». Je fis donc choix d’une accorte femme plus très jeune, un peu édentée, maquillée outrageusement et vêtue moitié fille de joie et moitié porteuse d’eau sénégalaise.  » La complète beau militaire », je la regardais stupéfait, la complète de quoi, j’étais un peu demeuré. Avec quelques mots crus elle me dessala, nous montâmes, je lui fis son affaire,non c’est plutôt le contraire et on passa le reste du temps à picoler un espèce de breuvage à l’anis. Le retour fut mouvementé et les chants que nous hurlions peu en harmonie avec notre état militaire. Les plus saouls finirent au poste puis au gnouffe, moi le lendemain je fis choix avec la casquette que je me tenais d’aller à Notre Dame de la Garde.

Mais bon le temps paraissait quand même un peu long, j’eus une permission longue et je pus rentrer à Sainte Flaive des loups, même périple mais sans garde chiourme.

J’arrivais à la maison pour les moissons, quel plaisir de retrouver sa faux. Maman pourtant peu aimante pleura de me revoir et le vieux on le voyait bien avait un peu la larme à l’œil. Mon frère Benjamin avait un enfant de plus .Je remisais mon bel uniforme et revêtais mes nippes de travailleur.

Je crois que ces moissons furent les plus belles de ma vie, car voyez vous outre le fait de sentir de nouveau le blé coupé c’est cet été là que je rencontrais ma Clémentine.

Elle était servante au Chaon et s’appelait Ferré, la fille au François, un joli brin de fille, petite mais avec tout ce qui fallait au bon endroit. Moi je m étais loué au Chaon après avoir terminé la moisson à la Corberie, il ne me restait plus beaucoup de jours je devais repartir finir mon temps.

Cette année là je bottelais, donc j’étais le troisième dans le rang, le faucheur et Clémentine qui avec leur faucille rassemblaient la botte et la plaçaient sur mon lien, moi j’attachais le tout. Toute la journée je fus dans ses jupons, ivre de son odeur, de sa sueur . C’est au soir après la veillée que je l’ai vraiment abordée, j’étais un peu ivre et j’avais de la goule. J’obtins l’autorisation pour un petit baiser .

Deux jours plus tard j’étais sur la route, nous nous étions solennellement promis l’un à l’autre. J’avais encore un peu de temps pour lutiner une exotique.

La fin de mon embrigadement me fut particulièrement long, partir en laissant les parents  les frères et sœurs était déjà triste mais abandonner un amour naissant cela me déchirait le cœur.

Pendant des mois je ne pus m’endormir quand pensant à cette petite étreinte qui avait scellé notre destin. Je ne pus lui écrire et pour cause, mais un jour un camarade me proposa de le faire à ma place. En fait c’est lui qui écrivait toutes les lettres de la section, Clémentine devrait se la faire lire par une tierce personne et évidement ne pas exagérer dans la narration de mon amour.

Mais bon il vint le temps de rentrer et de faire ma demande, adieu le midi, adieu bidasse.

 

2 réflexions au sujet de « LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 79, les joies de la vie militaire. »

  1. Merci beaucoup, c’est un vrai plaisir de te lire chaque jour, histoires vraies, savoureuses, simples… La vie en somme avec les difficultés, le travail, les frustrations ou resignations mais aussi la convivialité. Je ne rêve pas d’avoir vécu à cette époque mais il s’en dégage toutefois quelque chose d’authentique qui n’existe plus aujourd’hui.

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