LE TRESOR DES VENDEENS, Episode 60, Au yeux de Clémentine Ferré

1872 – 1876, La Jannière, commune de Nieul sur Le Dolent

Clémentine Ferré, fille de François et de feue Rose Caillaud

J’étais dans la phase noire de ma vie, maman était morte depuis quelques années maintenant et nous avions encore déménagé. La famille ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été, j’étais seule avec mon frère Auguste et évidemment mon père. L’ensemble de la fratrie était dispersée dans des fermes du canton, Célina était à la Garlière sur le Girouard, Rose était domestique à la Thibaudière sur Nieul et Aimé domestique à la Birotière.

J’avais l’impression que mon père se débarrassait de nous au fur et à mesure et je me doutais que mon tour viendrait. Mon père avait énormément changé depuis la mort de ma mère de joyeux et toujours entre deux vins il était maintenant taciturne, dur, méchant avec nous et aigri sur tout ce qui l’entourait. J’avais la vague impression qu’il rejetait ses enfants, comme une aversion et je me demandais quelle pouvait être la cause d’un tel revirement.

En réfléchissant je pense que la mort de maman fut un drame pour lui comme pour nous. Lorsque je rencontrais Célina nous en parlions et nous nous ressassions la chronologie des événements et nous nous posions toujours la même question de quoi était morte notre mère.

Un mois avant sa mort nous avions une nuit été réveillées par des hurlements qui venaient de la couche des parents, c’était terrible papa gueulait, maman pleurait, nous avons ensuite entendu les gifles qui tel un fouet résonnaient dans le silence nocturne, puis des bruits plus sourds, comme celui que font les battoirs qui s’abattent sur les grains. Maman poussait maintenant des petits bruits craintifs, elle gémissait. Nous nous sommes levées et avons vu l’indicible. Maman toute nue agenouillée devant papa qui la tenait par les cheveux. Poupée désarticulée et risible, des traces bleues sur sa poitrine et sur son ventre faisaient comme une démarcation sur la blancheur de sa peau. On aurait dit une bête traquée, surprise par la curée d’une meute. Elle ne pouvait cacher, elle si prude sa nudité. Instinct de femme, j’avais honte pour elle. Mon père s’apprêtait à la jeter nue dehors exposée à la vindicte populaire, qu’avait elle fait pour mériter une telle correction. Mon père bien que peu tendre n’avait jamais été violent.

A notre vue il l’a lâché immédiatement puis est sorti de la maison. Nous avons soigné notre mère comme nous avons pu, du sang sortait de sa bouche et de son nez. Aucune partie de son corps n’avait été épargnée par les poings ravageurs de mon père, ses cuisses et son bas ventre étaient meurtris car père avait semblé s’acharner sur cette partie symbolique du corps.

Pendant le mois qui séparait son agression de sa mort, elle ne sortit point, la douleur car elle ne pouvait plus marcher et la honte d’apparaître à tous quand une femme qui avait été corrigée par son seigneur de mari.

Mon père lui avait disparu, nous nous sommes débrouillés sans lui, j’appris par la suite qu’il dormait dans une grange non loin d’ici et qu’il nous surveillait malgré tout.

Je ne sais donc pas pourquoi maman est morte mais un mois jour pour jour après la dispute une violente douleur au ventre la cloua au lit. Célina ramena mon père à la maison, il fit venir un docteur de la ville, mais rien ne pouvait changer le cours des choses, nous ne pûmes que la veiller et l’assister dans son grand départ. Mon père resta prostré à coté du lit.

Puis ce fut l’enterrement, Clémence, Célina, Joseph,Rose, petit Louis et moi, tous derrière et elle devant.

Pas de réponse précise, mais un début de piste tout de même, quelques jours après la mort de maman un homme est venu à la maison pour la demander, je lui ai dit qu’elle était morte. Outre le fait qu’il sembla vraiment affecté ce qui me surpris le plus c’était son visage. Je croyais voir le visage de Célina devant moi. Malgré mon jeune age je compris aussitôt la nature du drame. Je pris aussi la décision de me taire pour sauvegarder la réputation de maman.

Nous étions maintenant à la veille d’un nouveau chambardement, moi j’allais partir comme servante à l’épinay sur la commune du Girouard , j’étais heureuse de quitter mon père car ce dernier avait trouvé une femme qui voulait bien de lui, sauf le respect que je lui dois, il ne mettait guère en appétit et je me demandais comment une femme pouvait être attirée par ce genre de vieux. Il n’avait que quarante six ans mais elle n’en avait que vingt sept. Si encore il avait été un beau parti j’aurai compris mais ce n’était pas le cas.

Pour faire simple mon père ne voulait plus d’enfant de son premier lit avec lui , il voulait sans doute jouer le jeune couple. Mon petit frère éjecta en même temps que moi, seulement lui n’avait que onze ans. Pour moi ces placements d’enfants étaient de véritables abandons, un vrai scandale tant certain était mal traité, travail trop dur, promiscuité avec des adultes, abus sexuels, coups. Cela forgeait de véritables petits paysans très durs au mal mais qui malheureusement reproduisaient ce schéma sur leurs propres enfants.

Ma nouvelle belle mère s’appelait Etiennette Blanche, un nom bizarre mais elle était de l’assistance et des bonnes sœurs l’avaient baptisée ainsi.

Ils se sont mariés en novembre 1876, elle était domestique au village, ni belle, ni moche, point contrefaite, par contre une poitrine de petite fille, moi même j’en avais déjà plus qu’elle .

Père nous avait tous fait venir, nous étions contents de nous retrouver entre frères et sœurs mais malheureusement nous aurions préféré en d’autres circonstances. C’était la première fois que nous étions tous réunis depuis la mort de maman six ans plus tôt. Nous avions un sentiment bizarre en nous, quelque chose d’indescriptible qui faisait de ce moment qui aurait du être heureux une corvée.

Mon père au bras de sa jeune épousée était fier et resplendissant, il dansa toute la nuit, but beaucoup et ne s’en alla défloré sa jeunette que tard dans la nuit.

La coutume du charivari matinal fut respecté mais aucun des enfants ni participa nous avions la décence de ne pas aller vérifier si notre père avait fait son devoir sur notre belle mère.

Le couple décida de s’installer au Girouard car mon père avait trouvé du travail là bas, j’allais donc les croiser souvent, moi qui croyais être tranquille je m’étais encore trompée.

Eux au Corbeau moi à l’Epinay nous étions bien évidemment sûrs de nous côtoyer, d’un autre coté c’était quand même mon père et si j’avais un problème je pourrais, du moins je l’espère compter sur lui.

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