LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 58, La mort du petit tuberculeux

1870 -1873, La corberie, commune de Sainte Flaive

Marie Anne Tessier, épouse Guerin

Marie Clémentine sera je pense mon dernier enfant, c’est une charmante demoiselle maintenant, vigoureuse, rieuse et qui déjà fait les pires bêtises.

Il faut dire que considérant que nous n’en aurons pas d’autres nous la choyons plus que de raison.

Mais moi je crois plus dans le fait que la petite, qui longtemps oscilla entre l’envie de mourir et celle de vivre nous a demandé plus et que nous avons gardé l’habitude de cette fâcheuse manie. Un enfant n’a pas besoin que l’on s’occupe de lui.

Bizarrement après la naissance de ma fille en 1867 je n’ai jamais plus revu mes menstrues.  Il a fallu tout de même un petit moment avant que je ne sois complètement rassurée je n’avais pas cinquante ans et à mon age des femmes pour leur plus grand malheur se faisait encore surprendre.

Charles qui avait assez trois garçons en age de travailler la terre avec lui se félicitait de ne plus avoir de bouches  supplémentaires à nourrir .

Jusque là, il avait toujours travaillé pour les autres, son père, divers gros laboureurs quand l’opportunité de prendre une petite borderie se présenta. Il hésita, demanda conseil, puis se décida enfin. Ce n’était que terre de traîne misère, méchante friche qu’il faudrait essarter et gagner à la culture. Il s’en sentait capable, avec ses fils, bien qu’ils fussent encore un peu jeunes.

A la Corberie nous étions donc baignés par un bonheur simple, le soleil qui se levait sur notre petite cour éclairait chaque jour d’une lumière différente nos humbles vies. Nous partions nous échiner sur ces terres de faible rapport le sourire aux lèvres. Nous avions peu de chose mais la possession n’était pas pour nous un but en soi. Lorsque les blés montaient et qu’ils mûrissaient sous le soleil de notre printemps Vendéen nous étions baignés dans une limbe de bonheur que seuls des gens de la terre peuvent ressentir.

Mais hélas tout n’allait pas forcément toujours tout droit, une ligne de vie n’est jamais complètement droite.

L’année 1872 fut pour nous une bien mauvaise année, Victor notre dernier garçon était fatigué depuis plusieurs mois, il  avait perdu sa vitalité de petit garçon. Lui si tonique, toujours à courir dans mes jupons et dans ceux de ses sœurs, lui qui apportait la joie se traînait maintenant comme se traîne les journées à la fin de l’hiver. Il avait perdu son bel appétit et moi je trouvais qu’il maigrissait, parfois il avait même des poussées de fièvre qui le laissaient exsangue.

Personne ne comprenait rien au mal qui le rongeait. Nous l’emmenâmes voir une vieille femme au bourg de Saint Avaugourd. Elle avait la réputation de soigner, venue d’un age qui nous semblait lointain, elle recevait dans sa maison taudis. Cela n’avait rien de rassurant, elle fit déshabiller mon enfant et l’examina. Elle le trouva bien maigre, et nous prescrit de le forcer à manger des choses roboratives, ensuite de ses mains douteuses aux ongles en deuil, elle lui passa une sorte d’onguent sur la poitrine en récitant des incantations.

Serait -ce suffisant pour sortir mon fils de cette torpeur ? Nous y crûmes un temps, car il nous sembla qu’il reprit un peu de son entrain naturel.

Au début de l’année il se mit à tousser, c’était effrayant, à chaque quinte on aurait cru que ses poumons allaient se décrocher. Il ne mangeait presque plus rien, il ne lui restait que la peau et les os.

La toux devint très grasse, puis sanguinolente, nous étions vraiment inquiets et surtout très démunis.

Cela ce sut et le maire du village nous envoya son médecin, un matin Clementine qui était restée à veiller son frère vint me chercher alors que je rangeais du bois dans un taillis avec mes deux Charles.

  • Le médecin de la ville, le médecin de la ville

  • il est là

  • Pour quoi faire

  • Pour Victor maman, c’est monsieur le maire qui l’envoie

  • Mais je peux point le payer

  • vient vite maman il s’impatiente

Un beau monsieur, belle redingote, pantalon aux plis soignés, rentré dans des bottes de cuir qui lui montaient aux genoux. Chapeau haut vissé sur le chef , mains gainées de cuir jaune, il embaumait d’un parfum douceâtre de cocotte qui ne couvrait d’ailleurs pas l’odeur acre du fumier ce qui semblait fort l’indisposer.

Charles le chapeau à la main était incapable de prononcer un mot, d’ailleurs le mondain de la ville avait toutes les peines du monde à comprendre notre doux langage Vendéen.

Nous le fîmes entrer, visiblement incommodé par les flagrances de notre demeure, soupe au choux, humidité de la terre battue, pot de chambre, odeur corporelle de nos corps peu lavés et surtout odeur de la mort qui déjà rôdait.

D’un regard dégoûté il observa la nature des crachats de Victor, le fit tousser, l’ausculta et le regarda sous toutes les coutures.

  • C’est la tuberculose

  • Quoi

  • La tuberculose ma pauvre dame

  • Vous allez le soigner Monsieur

  • Ma pauvre comment vous dire

  • Votre fils il va passer

  • Mais quand

  • Venez, allons dehors

  • Mes pauvres gens votre fils il va mourir et c’est pour bientôt, je ne peux rien y faire, ni moi ni personne.

  • Il faut que vous l’isoliez.

  • Mais où qu’on va le mettre

  • Je ne sais pas mais, il est contagieux, tout le monde va être malade.

  • Combien qu’on vous doit docteur

  • Rien mes braves, c’est arrangé avec le maire.

Ce fut tout, aucun remède, aucune potion, juste la nouvelle d’une mort éminente et le risque que tous nous attrapions cette tuberculose.

Il fut décidé qu’aucun des enfants n’approcheraient plus Victor et nous les fîmes dormir dans la grange et à l’étable. Moi seule serait désormais au chevet de mon fils.

Son état d’ailleurs se dégrada fort rapidement, il ne mangeait plus du tout et n’acceptait que quelques cuillerées de lait que je lui glissais de la bouche. Ces toux lui déchiraient les entrailles et il vomissait du sang. Incapable de se lever il faisait sous lui et patiemment pour ne pas lui faire de mal je le nettoyais comme un nourrisson. Le dix sept mars il était au plus mal et je fis prévenir le curé, une veillée s’organisa les mère du voisinage se relayèrent avec moi.

Il mourut dans mes bras, ses pauvres yeux dans les miens, sa petite main décharnée me serrant très fort en ces ultimes instants.

C’est Charles de ses grosses mains rugueuses qui lui ferma les yeux, je le vis pour la première fois pleurer, au juste quelques larmes ,de paysan dur et bourru, qui serpentèrent entre ses rides et vinrent mourir sur sa moustache devenue blanche.

Nous avions à faire, le linceul n’était plus de mise, Charles alla au village faire confectionner un petit cercueil par le menuisier.

Moi aidée des femmes je lui fis sa toilette et nous le vêtir de ses habits du dimanche, il semblait petit être, perdu dans ses vêtement trop grands.

Je jetais hors de la maison l’eau qui se trouvait dans les bassines et les seaux, l’âme de Victor ne devait pas rester prisonnière. De même je cachais le petit miroir qui se trouvait au dessus de l’évier et où Charles se rasait.

Le lendemain nous conduisions notre fils au cimetière, c’était le deuxième que nous conduisions ainsi. Lors de la mort du premier nous étions jeunes et n’avions pas mesuré l’importance de la peine que nous pouvions avoir. La vie nous avait poussés à la suite, nous avions eu d’autres enfants dont l’un portait les prénoms du premier défunt. Mais là nous étions plus âgés, plus murs, nous savions pertinemment que nous n’aurions d’autres enfants. Les temps aussi commençaient à changer, les enfants mouraient moins, mais nous les pauvres, étions victimes d’une maladie incurable qui se développait très vite et qui paraît il faisait des massacres dans les grandes villes surpeuplées.

On plaça Victor pas très loin de son frère, ils ne se connaissaient pas , peut être feront ils connaissance d’en l’ haut delà .

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