LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 53, un sentiment trouble

1864 – 1866, la Bucholière, commune du Girouard

Victoire Epaud, femme Cloutour

A la Bucholière, deux hommes régnaient conjointement, mon mari et bien sur mon père, cela n’avait pas été très facile. Les plus vieux ne supportant que très rarement leur éviction progressive.

Chez nous cela c’était fait tranquillement, les deux hommes autour de la table se parlaient.

Père se mettait en bout de table, ce territoire jamais Pierre ne lui a disputé et il ne se serait jamais avisé de faire l’affront à son beau père de lui prendre sa place. Non même si le vieux comme il l’appelait l’emmerdait par sa simple présence, il le respectait et je crois aussi qu’il l’aimait.

Pierre était donc à sa droite, les deux domestiques hommes se tenaient en face, moi je servais et ma fille Victoire avec la petite servante assises sur des chaises, le bol chaud entre leurs mains lapaient goulûment la soupe du soir.

Il faut dire aussi que ma drôlesse savait apprivoiser son grand père et que souvent elle se retrouvait sur ses genoux. Il lui faisait même boire son affreux breuvage fait de vin versé dans son fond de soupe.

Les valets , qui ne nous étaient point inférieurs n’avaient pas l’autorisation de se mêler de la conversation, sauf si évidemment on les en invitait, ce n’était point de la discrimination mais une habitude. Pierre qui avant de me connaître avait été domestique avait souvent mangé dans la grange avec les journaliers de passage.

Par contre moi dans ces moment là je me tenais coite et ne proférais aucun opinion. Je discutais avec Pierre,oh ça oui mais dans l’intimité de notre coutil.

Les discutions endiablées avaient comme thème la tenue de l’exploitation, l’opposition entre anciens et nouveaux. Ce soir là les deux hommes s’opposaient , devait on planter de la pomme de terre.

Vraiment quelle bande d’idiots et quel anachronisme que de se disputer sur ce bien fait avéré déjà par quelques dizaines d’années d’usage. Le vieux bloqué sur les peurs de ses ancêtres ne voulait point entendre parler de la Parmentière, plante du diable. Il n’en n’avait d’ailleurs jamais consommé.

Mon père qui y voyait un bon profit et aussi le moyen de diversifier ses récoltes obtint gain de cause et un champs fut destiné au noble tubercule.

Il en fut de même pour l’introduction du maïs, mon père n’en voulait pas, d’ailleurs à part les bleds et les fourragères il ne voulait pas grand chose. Il se disputait et mon père quittait la table pour se coucher, la conversation reprenait le lendemain et ainsi de suite.

Bon là aussi mon mari gagna et nous pûmes semer ce blé de Turquie.

Moi j’aimais ces repas animés, la vie y transpirait. Le dimanche le père de Pierre venait parfois manger avec sa nouvelle femme et le demi frère de mon homme.

C’était parfois tendu mais le vin les faisait sourire, moi avec ma belle mère on papotait de choses et d’autres.

J’étais maintenant enceinte, Pierre en était content et moi aussi, nous n’étions pas une famille très nombreuse que cela nous indispose. J’eus tout de suite des problèmes et mon travail s’en ressentait, si je continuais, j’allais perdre le bébé.

L’enfant naquit en juillet un peu avant les moissons, ce fut une fille je l’appelais Marie Nathalie Philomène. Ce ne fut que péniblement que je retournais au champs, ma petite emmaillotée restait à la maison, il ne pouvait guère lui arriver quelque chose. D’ailleurs ma grande était chargée de s’assurer que tout allait bien.

Bien que cela fut dur j’adorais les moissons, l’odeur des blés murs, le soleil, la chaleur.

Tout était réglé comme une partition mon Pierre devant avec mon père, ils étaient armés de leur grande faux aiguisée comme des rasoirs. Derrière avec une faucille les deux domestiques confectionnaient les gerbes. Moi à la suite avec la jeune servante, nous devions les lier.

Nous commencions au lever du jour, la chaleur était moins forte, au plus de plusieurs heures mon père peinait et perdait du terrain sur Pierre, sa fierté de mâle dominant en était affectée, il forçait, ahanait mais la force de la jeunesse était toujours victorieuse. Pierre se moquait  » alors le père on arrive pas à suivre  ».

En ce jour si quelqu’un n’arrivait pas à suivre c’était bien moi, penchée sur mes gerbes le bas ventre me brulait et me faisait souffrir comme une intense colique.

Marche ou crève Victoire , je tins jusqu’à la pause du repas. Nous nous installâmes tous autour de la charrette, un repas copieux arrosé d’un petit vin frais vous revigorait les êtres. Moi allongée le long de la route je fis une hémorragie. Je n’aime guère parler de cela devant les hommes mais du sang s’écoulait le long de mes jambes et ma robe de coton bien qu’épaisse se teintait. Pierre prit peur, on me porta jusqu’à la maison et on me coucha. Bien sur comme les moissons n’attendaient pas, chacun repartit me laissant seule avec ma douleur et mon inquiétude. Cela ne pouvait tomber plus mal, nous avions plusieurs jours de fauchage.

Dès le lendemain j’étais debout pour préparer la soupe de mes hommes, m’occuper de mon bébé et d’aller traire les vaches. Au vrai j’étais bien faible et bon dieu je pissais le sang.

Le lendemain les gerbes que je n’avais pas liées cette année s’amoncelaient sur l’aire de battage.

Avec ma grande je l’avais balayée avec grande peine de long en large. L’opération était pénible il faisait une chaleur suffocante, avec l’aide de fléaux, les hommes qui s’étaient regroupés pour cela commençaient leur dur ouvrage de séparer les grains de la paille. Les femmes aidaient aussi en ramassant la paille en versant avec des cruches de fortes rasades de vin ou d’eau fraiche pour les plus prudents.

Moi baudruche éventrée, assise comme une vieille sur mon banc je les regardais admirative. Mon Pierre était  superbe dans l’effort, les cheveux hirsutes, le visage plein de poussière et la chemise trempée de sueur. Pour un peu j’en aurais eu des frissons qui n’étaient pas dus à une fièvre maligne.

Mais ce que j’aperçus au loin me coupa le peu de jambes qui me restait, Pierre qui s’était écarté pour sûrement se satisfaire a été rejoint par une servante d’une ferme voisine. J’étais loin et ils étaient un peu cachés mais j’eus l’impression qu’ils étaient un peu trop près l’un de l’autre. Sans doute que je me trompais, mais un doute subsista en mon esprit de femme en alerte.

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