LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 44, la vie de la revenante

1856, Moulin du Beignon, commune de Sainte Flaive.

LOUISE

Les ailes du moulin tournaient, immuables, comme leur compère le vent. Il semblait que de toute éternité ce majestueux bonhomme aux grands bras se fut agité pour déverser la blanche substance salvatrice.

Chaque jour, je le regardais, l’observais, l’admirais comme on admire un amant, j’en connaissais les moindres détails, la plus petite pierre. Chaque herbe ou mousse accrochées à son flanc étaient scrutées, dorlotées, soignées comme un enfant par une mère.

Depuis plus de soixante ans, je franchissais le pas de ma demeure pour le voir, j’allais voir mon amoureux, mon amant, mon homme, mon moulin.

Je savais que j’allais mourir, une sorte de langueur m’envahissait, mon souffle se faisait court, mes pas se ralentissaient, mon envie de vivre diminuait.

Mais n’étais je pas morte depuis longtemps ?

Depuis ce jour où des soldats en goguette avaient violé ma vie,  mon corps et mon âme.

Tout était ancré en moi, l’humiliation de me mettre nue, l’humiliation de me faire pisser dessus, la violence barbare de ma défloration, le rythme incessant des coups de reins de soldats rigolards et avinés et dont chaque fibration s’inscrirait dans mon esprit.

Dans mon souvenir aussi l’insoutenable spectacle de la métairie massacrée, mes parents tués, outragés, martyrisés, mes deux sœurs crucifiées en leur jeunesse.

Je me souviens également de cette bande de paysans échevelés, vêtus de nippes et de peaux de bêtes qui m’avaient fait vengeance, puis de leur fuite désordonnée à travers le bocage et traînant un lourd bagage qu’ils durent abandonner.

Ensuite, revêtant les habits déchirés de ma sœur, cachant ma honte et ma peur, je me présentais au moulin, tremblante. Je ne savais pas sur qui j’allais tomber, je ne connaissais pas l’ancien meunier, avait il changé ?

De quel parti était il ? Blanc, bleu, du coté des paysans ou du coté de la république qui lui achetait sa farine.

Jamais je ne le sus, il m’ouvrit, m’observa et me fit rentrer. Sans un mot il me désigna une table , sa table et m’y fit asseoir.

C’était un vieux bonhomme, rond, le poil blanc, les jambes courtes et curieusement arquées. Des mains énormes telles des battoirs à grains, des avant bras costauds musclés par des années de portage. Son visage emprunt de sagesse, ridé, fatigué, exprimait une sorte de résignation malheureuse. Seuls ses yeux exprimaient encore une joie que la vie s’était sûrement empressée de lui gâcher.

Il m’apporta un verre et un broc rempli de lait, un beau pain blanc et un goûteux morceau de fromage frais.

Animalement je sentis mon ventre se tordre, pouvait on manger alors que sa famille’ gisait massacrée à quelques mètres, pouvais je me sustenter alors que dans mon corps suintait encore la substance intime et impie de la horde de sauvages qui m’avait prise.

Sans rien dire je me jetais sur ce banquet , debout à l’angle de la pièce comme s’excusant il m’observait.

J’en profitais pour m’imprégner de l’endroit, peut être était il parti prévenir la maréchaussée.

Il revint avec un baquet d’eau et des torchons de lin blanc.

– Pour te laver, mais attend.

Il pénétra dans une autre pièce, puis avec un grand sourire déposa sur la table de chêne, une robe, un jupon , une chemise et une veste.

– C’était à ma femme, prends je te les donne.

– Je reviens dans quelques heures, je vais m’occuper des tiens.

Je fus estomaquée que quelqu’un soit encore gentil, cela devait cacher bien des choses.

Le soir il revint, je n’avais guère bougé mais instinctivement j’avais préparé un repas.

Cet abri provisoire devint définitif, nous formions une sorte de couple, père, fille, amant amante, époux , épouse.

Il ne me demanda rien, n’exigea rien. Il dormait dans une petite chambre et jamais n’avait eu le moindre geste inconvenant.

Plusieurs fois il me fit comprendre que je me devais de trouver un homme pour fonder un foyer, je n’avais rien à répondre à cela, j’étais bien au moulin.

Mais en notre société notre couple commençait à faire jaser, un jour, il se confia sur son désespoir de n’avoir pas de garçon pour lui succéder.

Je lui répondis sans trop réfléchir, épouse moi et je t’en ferai un, il me regarda et une larme coula sur son visage parcheminé.

Nous fîmes une noce sans ostentation, moi jeunette et lui barbon, mais nous étions en période trouble , il manquait des hommes alors chacun détourna son regard de notre couple dissocié.

Le soir de la nuit de noces, il ne me demanda rien et alla se coucher comme à son habitude. Mais je me devais et m’en fus le rejoindre.

Pour exorciser mes démons je décidais de jouer la vieille habituée, je me mis toute nue à la lueur vacillante de la maigre chandelle, je tremblais et malgré moi je couvris mon intimité.

Puis je me glissais en sa couche, le vieux fit preuve de tendresse, d’amour, longtemps il me caressa me cajola, le vieillard au teint blafard savait aimer. Vigoureux encore malgré les ans il me prit, son mouvement en rien comparable aux soldats en rut me berçait, mais les démons tapis au fond de moi m’empêchèrent d’être femme à part entière. Mon époux jouit, mais moi terrorisée repensant aux immondes je me fermais à toute jouissance.

Ce fut toujours ainsi, jamais l’extase, toujours cet empêchement au fond de moi, jamais désagréable, mais fade , sans épice.

Je lui fis une jolie fille aux yeux bizarres, puis pour le combler un garçon. Mon sauveur fut un homme contenté, il transmit son savoir et son bien à notre fils, puis s’éteignit.

Moi je me meurs maintenant entourée d’amour, je repense à eux qui reposent non loin d’ici, je repense à ce coffre qui pourrit et qui peut être aurait changé le cour de sa vie.

Elle repense aussi à tous ces paysans qui depuis un demi siècle viennent roder autour de sa demeure en quête de l’eldorado et revoit les deux qui s’étaient enhardis à proposer un partage.

Puis plus rien, aucune visite, chacun s’était résigner laissant les vieux démons d’une période révolue

Ma fille, déjà vieille , revêche, un peu sorcière, n’avait point renoncé et se faisait fort un jour de trouver ce trésor englouti.

Mon fils pragmatique, travaillait et jouissait du seul trésor qu’il connut , son moulin.

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