LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 6, au fil des jours

 

Mon Barthélémy allait maintenant à la petite école , enfin quand les travaux des champs le permettaient, je me demandais bien à quoi cela  allait lui servir de savoir compter comme un notaire ou lire comme un curé.

Toujours en cette fin d’année 1866 mon père nous assena la nouvelle de son remariage, j’en tombais de mon banc. Onze années sans femme et le voilà qui s’entichait d’une vieille veuve de 50 ans, au moins avec cette fleur fanée je n’aurais pas de petit frère.

La noce se fit le 27 février 1867 avec les enfants comme témoins, je n’arrivais pas à me faire à l’idée d’avoir une belle mère à la maison d’autant qu’ils n’étaient point discrets en leurs ébats.

Et puis j’avais passé l’age d’être sous la coupe d’une femme plus vieille que moi, avec ma petite belle sœur nous nous entendîmes pour lui faire manger sa coiffe.

En janvier 68 Eugène eut un fils, il le nomma Eugène, quelle originalité nous avions dans le choix des prénoms.

J’avais maintenant 31 ans, la plénitude pour une femme, oui j’avais bien quelques fils gris dans la noirceur de ma chevelure, ma poitrine opulente tombait bien un peu victime de la bouche vorace de mes petits. J’avais aussi quelques ridules sur le ventre, mais qui s’en souciait ?

Certainement pas mon mari qui m’honorait avec la régularité d’un métronome, j’avais pas toujours envie mais bon j’étais sa femme et il en avait le droit. Il restait bien la peur d’avoir un autre gosse, je lui disais si tu m’en fais un autre t ‘ ira voir ailleurs. Mais comme à monsieur il lui répugnait de sauter en marche en disant qu’il ne voulait pas arroser la motte je me retrouvais encore pleine.

La encore, assistance de la femme d’Eugène, ma fille Marie qui allait sur ses douze ans était encore un peu jeune pour me servir à grand chose, il me naquit une fille, pour Jean c’était la première il était fou de joie, allez savoir pourquoi il ne s’en occupait pas. Elle fut prénommé Louise, je trouvais que cela lui allait bien à ma petite boule.

Mon père, mon frère et mon mari déclarèrent l’enfant à Mr Richard le maire, ils revinrent tous trois éméchés ce qui valut à Eugène une belle engueulade.

Mon père et mon mari se rendirent à la foire d’Aizenay pour y vendre un bestiaux, en rentrant mon père se plaignit de vertiges et de douleurs dans la poitrine il alla se coucher sans prendre sa soupe. J’étais stupéfaite car c’était la première fois que je le voyais souffreteux. Sa veuve s’en occupa mais le 27 septembre 1868 se fut pour  lui que sonna le glas. Mon père fut porté en terre il n’avait pas 58 ans, ses frères furent présents ainsi que la majorité de la population de La chapelle Achard.

Il nous fallut renégocier le bail de la Crépaudière, mon mari devint chef de ménage, ah oui j’oubliais la veuve Marie Hahan reprit son baluchon pour repartir sur Sainte Flaive, allez savoir si son commerce éhonté avec mon père n’avait pas précipité sa chute.

Il faut maintenant que je relate un épisode assez pénible, mon mari assez sanguin et mon frère Eugène assez têtu se prirent de bec au sujet de l’ ensemencement du champ du Bélier. Quel prétexte qu’un champs pour se disputer, mon frère décida de partir.

Ce fut évidemment avec un pincement au cœur que je les vis partir, pour la Corberie sur la commune de Sainte Flaive, bon d’accord ils ne seront pas loin, mais notre grande tablée animée allait paraître bien terne. Ma belle sœur que j’avais tant embêtée et à qui je racontais mes problèmes de femme allait cruellement me manquer.

Au niveau des bras mon Barthélémy pris sa part d’homme dans les travaux, la petite école était maintenant bien loin d’ailleurs il n’avait pas apprit grand chose car il ne savait ni lire ni écrire, mais j’en étais sure il ferait un bon cultivateur.

Les année passèrent assez mornes car je ne voyais pas grand monde à la Crépaudière et puis le travail on s’en doute ne manquait pas.

En 1870 on apprit que cette idiot de Napoléon partait en guerre contre les prussiens, je ne savais pas où était la Prussie et de toute façon mes garçons étaient trop jeunes pour aller se faire tuer.

Autour de mon bonhomme sur notre grande table qu’un menuisier du village avait fabriquée ils y avaient donc Barthélémy mon aîné, Louis, Auguste, et François. Ma grande fille Marie belle plante qui faisait déjà retourner les mâles au sortir de la messe m’aidait à nourrir mon monde d’autant que j’avais encore ma Louise aux seins.

La maison qui avait accueilli tant de couples nous paraissait bien vide malgré tous les drôles qui couraient partout.

Pour nous aider on engagea une domestique, elle avait le même age que ma grande Marie et portait d’ailleurs le même prénom. C’était une lointaine cousine à mon mari du coté des Pondevie.

Mon fils Barthélémy qui commençait à avoir du poil au menton et à cacher sa nudité se trouva comme un chien de chasse en arrêt devant sa proie. Il allait falloir que je le surveille. A ce sujet je sermonnais aussi la petite bonniche, il ne fallait pas qu’elle mette la pagaille. Évidemment outre mon fils, il y avait mon mari, d’autant que j’étais encore grosse et pas du tout disponible, je devais donc surveiller deux hommes en rut autour d’un jeune tendron.

Puis éternel recommencement ma fille se transforma et à mon tour je lui expliquais qu’elle était maintenant une femme et que son comportement au regard de la société devait changer. Je ne sais si elle a bien compris mes explications, sans doute pas plus que je n’avais compris celle de ma défunte mère.

Le 1 août 1871 je mis au monde Eugène, ce ne fut pas une partie de plaisir, le bougre était coincé et une panique s’empara de l’assistance. Ma petite Marie qui assistait à son premier accouchement ainsi que la petite bonne versèrent des larmes. La sage femme arriva en urgence et avec son aide dans une dernière contraction le bébé arriva. Pas de pleurs ni de cris, on le crut mort mais il hurla enfin. Moi j’étais déchirée de partout et une hémorragie se déclara. Avec de vieux draps on me fit un pansement, j’étais bien faible. Il fallut en urgence trouver des tétons salvateurs car trop faible et craignant pour ma vie,on m’avait retiré le petit. La solidarité paysanne joua et Eugène fut nourri. Dans ma fièvre je hurlais à mon mari qu’il ne me retoucherait pas. Le poids de la maison pesa sur ma fille et heureusement ma petite belle sœur faisait tous les jours le trajet de la Corberie pour venir me soigner.

L’enfant qui lui se portait comme un charme fut baptisé et moi alitée j’échappais à l’humiliante corvée des relevailles.

Je me traînais tout l’été puis peu à peu je repris ma place. Bon j’avoue je me refusais à mon mari, j’avais toujours très mal, lui le soir il était passablement excité et me proposait des choses répugnantes. Je lui disais je ne suis pas une catin des villes.

Bien le train train repris et mon frère et sa famille vinrent à la Crépaudière pour tuer le cochon, moment festif par excellence mais aussi de dur labeur. Mon mari et mon frère qui n’aimaient faire cela avait recourt à un gars de Sainte flaive pour abattre le goret et le saigner. Ensuite Jean l’éventrait on le mettait sur une sorte de d’échelle que l’on redressait le long d’un mur. Le sang qui s’écoulait était précieusement récupéré dans une bassine. Il fallait au moins laisser la viande reposer 24 heures pour quelle s ‘attendrisse . Malgré l’habitude je n’aimais pas voir une bête le ventre à l’air et puis il y avait la corvée de nettoyage des boyaux, vous parlez d’un labeur, la mains dans l’eau et dans la merde. Puis on faisait les boudins et les saucisses là,  je préférais. Jean mettait les chapelets dans la cheminée et nous les fumions tranquillement. Quand nous faisions les grillons toute la marmaille était dans mes jambes, quel délice. Les hommes débitaient ensuite jambons, côtelettes et rôtis. Le train arrière salé était transformé en jambon et rejoignait les pendaisons dans la cheminée, les jambon de devant moins nobles était transformés en pâtés ou chair à saucisse. Le lard était salé et mis dans une jarre. Nous ne jetions rien.

Lorsque l’on avait fini chez l’un on allait le faire chez quelqu’un d’autre, solidarité paysanne et prolongation d’instants festifs car nous mangions bien gras lorsqu’on tuait le goret.

Au niveau de l’alimentation nous n’avions guère à nous plaindre, pratiquement en auto suffisance, les disettes que je n’avais pas connues, étaient maintenant fort loin.

Volailles, laitages, cochons, lapins, beurre, légumes, farine, fruits du verger, nous ne manquions de rien et l’on pouvait même parfois à la foire tirer un petit bénéfice de la vente de ses produits.

J’allais oublier, nous avions un peu de vigne qui nous donnait une sale pissotte mais qui contentait tout le monde. Le ventre plein nous n’étions point malheureux, certes les biens matériels nous manquaient et les chemises des aînés passaient sur le dos des plus jeunes et les robes des filles étaient reprisées à l’infini.

Bon n’allez pas croire en m’écoutant que tout était rose, nous mangions souvent des choux et des mojhettes et la viande n’apparaissait point tous les jours, il fallait faire durer notre cochonnaille.

Les repas de fête nous plumions une volaille.

Les petits marchaient pieds nus et nous autres en sabots, les souliers étaient pas donnés et il fallait les économiser pour les grandes occasions.

Ah au fait je ne vous ai pas dit l’empereur à la barbichette avait trouvé le moyen de se faire battre par les teutons, nous étions en république. Je savais pas trop ce que cela voulait dire , chez nous dans le canton c’est les beaux messieurs des châteaux et les gros propriétaires qui faisaient la loi. Jean s’énervait parfois au sujet de la politique et des massacres qui se passaient à Paris. Les nouvelles qui étaient lues puis commentées au cabaret se propageaient dans les métairies avec distorsion et incompréhension.

La commune, les Versaillais, je n’y comprenais rien moi je battais mon beurre, donnait le sein et talochais les drôles qui m’envahissaient.

2 réflexions au sujet de « LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 6, au fil des jours »

  1. Toujours aussi intéressant ,l’épisode du cochon me fait penser à mon enfance quand mon oncle faisait la cochonnaille ,dans les années 60 70 ,c’est à partir de ce moment là que j’ai eu un dégoût de la charcuterie,mais j’aime quand les épisodes

  2. Et bien moi le souvenir est plus lointain, c’était pendant la guerre 40/45.. j’avais 3 ou 4 ans quand quelqu’un est venu tuer le cochon chez nous , qu’il l’a râté, et comme je jouais avec lui … j’en ai été très malheureuse, les larmes me viennent rien que d’y repenser…
    Malgré cela, la vie continue dans cette famille et reflète bien la réalité de l’époque, il suffit de voir les actes des registres pour voir le nombre d’enfants qui naissent et ou meurent ainsi que leurs mamans…
    Merci pour ce tableau de la vie quotidienne d’une femme pas encore « émancipée »

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