UNE VIE DE VENDÉEN, Le déménagement

 

Je m’appelle Victor Martineau et je vais vous conter l’histoire de ma vie, rien de bien extraordinaire, une enfance et une adolescence heureuse bien que laborieuse et une vie d’homme laborieuse bien qu’heureuse .

Je suis né en 1824 dans le département de Vendée et puis précisément dans une métairie à la Bittaudière au bourg de Grosbreuil,  j’y ai passé ma petite enfance mais à l’âge de 6 ans mon univers a été  remis en question par un déménagement.

Juché sur une carriole, les pieds nus ballottant dans le vide au milieu d’un fatras domestique, je somnole au gré des cahots de la route empierrée qui mène à ma nouvelle maison .

Pour moi ce changement est comme un jeu, une nouvelle expérience, la découverte d’un nouvel horizon, je suis heureux et j’en oublie presque l’énervement des parents qui m’a valu une paire de taloches

Assis à coté de moi se tient ma grand mère, la  » Jeanne  » comme l’appelle les adultes, maigre, ridée, le visage dur et émacié, la bouche édentée. Elle est figée comme une poupée dans sa robe grise, muée dans un silence glacial comme la bise de ce mois de janvier de l’année 1830. Elle n’en est pas à son premier déplacement loin s’en faut, les paysans Vendéens ne sont guère avares de cette transhumance agricole. Avec son père puis avec son mari elle a vogué de fermes en fermes, de journées de travail en journées de travail et de métayages en métayages. Au grès des circonstances, elle a changé de paroisse, abandonnant après chaque départ un morceau de sa vie.

Nieul le dolent, Grosbreuil, Sainte-Flaive, Le Girouard, pas une de ces localités où elle n’avait courbé l’échine sur un labeur agricole.

Ma grand mère a connu bien des malheurs et vu toutes les atrocités commises pendant les guerres de Vendée.

Elle se souvient des femmes forcées, des femmes éventrées dont on retirait les bébés vivants pour les jeter sur le tas de fumier, elle se souvient de ses pauvres parentes dont on avait bourré le sexe de poudre pour y mettre le feu. Elle est hantée par le spectacle d’un nourrisson embroché et cuisant dans un âtre. Les flammes et les odeurs des cadavres en putréfaction ressortent dans les mauvais rêves des nuits agitées. Elle a réussi à s’en sortir indemne physiquement mais son psychisme en est fort troublé. Elle racontait cela aux veillées sans se préoccuper de mes jeunes oreilles, il faut bien qu’il sache avait elle coutume de dire

Soumise à l’autorité paternelle puis maritale, elle avait souvent plié mais jamais ne s’était rompue.Elle avait accompli son devoir de fille, de femme , puis de mère sans se poser de questions existentielles. Animée d’une foi profonde , elle bénissait à tout va son Dieu et son Roi. Pour l’heure elle maudissait ce nouveau déménagement, elle avait aimé vivre à la Bitaudière village et savait confusément que ce dernier déménagement sur la commune de Sainte foy serait son dernier.

 

A mes yeux elle était fort vieille et ne présentait guère d’intérêt.

L’attelage est conduit par mon oncle Pierre, un grand gaillard de 27 ans bon à marier selon mon père mais bon à rien selon ma grand mère, il mène les chevaux mécaniquement et avance engoncé dans son grand chapeau qui le protège sommairement des intempéries.

Je l’adorais cet oncle car contrairement à mon propre père qui n’avait jamais le temps, il s’intéressait un peu à ma vie d’enfant. Il me protégeait à l’occasion des turbulences familiales et me couvrait lors de mes âneries.

A ses cotés il y a François 11 ans à peine et qui peine à suivre le rythme c’est mon frère aîné et il se fait une fierté de ne point grimper sur la charrette qui selon lui est réservée aux enfants et aux vieux.

Je l’ aime et je le déteste à la fois mon meilleur ami et mon pire ennemi je partage mon lit avec lui et je me prends des trempes souvent à cause de lui.

Un peu en arrière un second attelage est conduit par Pierre Martineau dit l’aîné, aussi gai que sa femme Jeanne est triste, il porte avec droiture ses 70 ans. C’est un vieux bonhomme encore vert, il lutinerait volontiers les jeunes servantes. En vieux patriarche il dirige en théorie les destinés de la famille , même si son influence a considérablement diminué.

Lui aussi beaucoup de choses a raconter et d’ailleurs ne s’en prive pas, surtout lorsque la piquette de Mareuil lui échauffe l’esprit. Alors là tout y passe, les oreilles des patauds portées en chapelets, les corps à corps dans les chemins creux et les longues nuits passées en embuscade dans les chênes creux. Puis lorsqu’il est vraiment dans les vapeurs d’alcool il raconte avoir troussé une républicaine qui sous les assauts de ce paysan en sabot fut contrainte de crier vive le roi.

Ma grand mère et ma mère rougissent de concert à chaque évocation enjolivée de ce viol, les républicains et les vendéens ayant commis sommes toutes les mêmes atrocités.

Pour l’heure, Pierre  conduit son attelage à bœufs en chantonnant. Un peu en arrière se tiennent mes parents .

.

Ce sont eux qui viennent de conclure le nouveau métayage, mon père qui se nomme François même si il respecte son père avec déférence est le chef réel de la famille depuis qu’il s’est marié avec Louise Vilnot ma mère.

Il est costaud mon père, bien qu’au physique il soit plutôt petit, sec comme un cep de noah, brun comme un maure, portant cheveux longs à l’ancienne. Son chapeau à larges bords lui masque une partie du visage, le vent le force à se courber d’avantage. Je crois qu’il est né en 1796, après la grande tourmente, le pays était ravagé et manquait de bras mais se redressait tout doucement

En 1815, jeune fou il se trouva enrôlé dans une affaire dans la quelle il aurait très bien pu perdre la vie.

L’empire du grand Napoléon tel un colosse aux pieds d’argile s’était effondré une première fois et le corse tenace tentait de reprendre place en Europe à la désapprobation générale des monarques européens.

En mai 1815, les premier troubles avaient commencée car les paysans de l’Ouest interprétèrent mal un décret de Napoléon levant les gardes nationaux et les anciens soldats, ils crurent tout de go au retour honnie de la conscription.

Mon père avec sa faux comme son père à l’époque de Charette était allé rejoindre un groupe d’exaltés commandé par Suzannet sous la direction du généralissime De La Rochejacquelin mais apparemment il ne quitta guère son champs des yeux car il allait avec ses compères se faire battre à Aizenay près de Napoléonville par les troupes expérimentées de Travot.

Il eut grand peur et se sauva en courant d’Aizenay jusqu’ au Girouard, il en rigole maintenant en racontant ses pseudos exploits mais au dire de ma mère qui en a soupé de ses rodomontades il a plutôt fait dans ses chausses et est revenu bien vite au bercail.

Cet acte de bravoure lui avait quand même ouvert les bras de ma maman, la belle Louise Vilnot, fille d’un tisserand qui descendait selon la tradition familiale d’un Capitaine châtelain de la ville de Coex.

Le cérémonial dura 3 ans et les deux amoureux purent se marier, heureusement mon père fort audacieux avait déjà pu goûter les fruits fort délicieux de sa belle.

Ils avaient fait attention et aucune naissance impromptue n’était venue ternir leur blanche réputation.

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