MES ANCÊTRES LES BERGERS

 

Puisant sa source dans des temps immémoriaux cette activité humaine est l’une des plus anciennes spécialités agricoles.

Nos ancêtres n’étaient encore que des chasseurs cueilleurs itinérants lorsque le besoin se fit sentir de domestiquer des animaux. Dans ce fameux croissant fertile source de toutes nos civilisations, des hommes inspirés domestiquèrent le mouflon qui devint peu à peu le mouton.

Le métier de berger naquit de cette domestication, le savoir ancestral se transmit et s’améliora de génération en génération, de père à fils.

Il y a peu de temps encore, les moutons paissaient en grands nombres sur l’ensemble des régions de France, paysages aux vignes divers et variés dont les collines où vallées peu fertiles se couvraient de dos blancs.

Animaux au fort potentiel, viande, lait, laine, peaux et excréments faisaient à leur possesseur un inestimable trésor. Pas un foyer, qui n’en posséda un et qui sur les communaux, faisait vivre sa bête.

Les plus riches aux nombreuses bêtes faisaient appel à des spécialistes , ces gardiens que l’on nomme » berger » et qui étymologiquement vient du latin vervex ( brebis ) peuplent nos arbres généalogiques.

A la fois rejetés et recherchés ces hommes souvent guérisseurs et emplis de pouvoir magique apeurent les enfants et attirent les jeunes filles. Possesseurs d’un savoir oral ils sont ceux qui savent. Colporteurs de nouvelles, ces itinérants sont des acteurs privilégiés de la vie paysanne.

Suivons maintenant l’un de mes ancêtres qui a exercé cette profession.

Appuyé sur sa houlette, Joseph à la nuit tombante observait son troupeau, au crépuscule de sa vie il éprouvait encore un bonheur immense a le contempler. D’aussi loin que sa mémoire remontait il avait connu ce bonheur simple et insigne.

Il se souvenait avec tristesse de son père Nicolas Perrin, trop tôt disparu qui berger lui aussi gardait ses troupeaux sur les vallons de Verdelot, il lui amenait ses repas de midi et du soir et passait avec son père de longues heures à écouter le silence.

Celui ci retourné à la terre, un oncle se chargea de lui apprendre le métier. Doué comme ses ancêtres, sa réputation grandit et il se vit confier des troupeaux de plus en plus importants. Il n’en négligea pas pour autant son instruction et acquit les bases de l’écriture et du calcul.

Mais sa culture fut empirique et formée des histoires contées par ses oncles et son père

Ne quittant point des yeux les eaux calmes du petit Morin le hasard le porta près de la forêt du Gault dans le département de la Marne.

Un jour occupé à enclore un champs avec des claies pour que son troupeau puisse dans un espace limité apporter une salvatrice fumure il n’entendit pas arriver son repas.

L’un de ses chiens, magnifique berger briard aux poils noir le prévint de cette arrivée impromptue.

Il termina son ouvrage puis se retourna. Sa surprise fut totale de découvrir en lieu et place du morveux domestique habituel une jeune femme belle comme le ciel.

Son allure quelque peu inquiétante n’apeura guère la jolie paysanne, il ressemblait au vrai à un épouvantail, un large chapeau qui lui mangeait un visage, gagné par la barbe, un pantalon de drap rapiécé à la couleur incertaine et un manteau en peau de bête qui complétait ses bizarres atours.

De ses sabots crottés émergeaient de la paille des pieds sales. Son odeur faite de sueur, de crottins, de boue et de paille aurait fait reculer n’importe quelle belle, au vrai il sentait aussi mauvais que ses moutons.

Clementine lui tendit son panier sans prêter attention à cette odeur animal, comme hypnotisée, enivrée, elle accepta de s’assoir.  Joseph l’invita à grignoter avec lui et lui conta les étoiles.

Laissant les moutons à leur occupation, ils s’installèrent à coté de la cabane de berger de Joseph. Au terme de la soirée leurs mains s’étaient unies. Le sorcier à la peau de bête avait envouté la petite Marnaise.

Le travail épuisant par les kilomètres parcourus devint pour Clémentine le sucre de son existence.

Le charme avait opéré  entre ce loup solitaire de 28 ans et cette pucelle de 21 ans.

Joseph déplaçait son troupeau régulièrement pour fumer l’ensemble des terres du propriétaire et chaque fois il poussait sa cabane protectrice.

Un charretier lui amenait une tonne d’eau pour abreuver les bêtes, en général Joseph commençait la pâture sur les terres les plus éloignées afin d’éviter des trop longs déplacements aux charretiers qui fumaient les terre avec du fumier d’étable.

En juillet et août le berger divisait son troupeau pour qu’un bélier ait une trentaine de brebis ce n’était point commode d’autant plus que certaines se refusaient et n’acceptaient la saillie qu’au troisième bélier. Le berger fin observateur de son troupeau connaissait ses bêtes et agissait en conséquence.

Lorsque le champs n’était pas clos avec les claies, les moutons s’égaillaient et les fidèles chiens assumaient leur charge.

Un soir alors que l’hiver allait bientôt interrompre les pacages, Clémentine arriva, comme chaque fois ils cassèrent ensemble la dure croûte du pain nourricier, depuis longtemps déjà les baisers avaient succédé au long silence embarrassé du début. La pluie soudain se déversa et ils n’eurent comme seule option de se réfugier dans la petite cabane. L’étroitesse du lieu favorisa les jeux de l’amour,le bruit de l’eau martelant le toit étouffa les râles de plaisir lorsqu’il la déflora.

Cette petite cabane sur roue servait d’abris aux bergers lorsque les conditions climatiques ne permettaient pas de dormir à la belle étoile, une paillasse pour s’allonger. Les chiens se plaçaient dessous pour dissuader les maraudeurs. La cabane de Joseph  était couverte de bois, mais celle qu’utilisait son défunt père était se souvenait ‘il,  recouverte de chaume des rives du petit Morin.

 

Joseph le berger était tombé amoureux de Clementine la fille du fendeur de lattes. Ayant goûté au fruit défendu il leur fut dur de se restreindre. Les jeux de l’amour sont dangereux et nombre de maladroits y perdirent leur droit.

Tout cessa, nous étions à la Toussaint et  les moutons devaient rentrer.

Fini les têtes à têtes à la belle étoile ou dans la carriole, Joseph se trouva une place avec ses bêtes dans la bergerie. Il n’avait maintenant plus le temps de rêvasser à sa belle et de compter les étoiles,il fallait nourrir ses moutons et les aider à mettre bas.

Joseph alla demander la main de sa belle à Louis Patoux son père. Ce dernier  après quelques négociations accepta. Ce n’était d’ailleurs pas de gaité de cœur que cet homme des bois confia sa fille à un homme des prés. Plein de superstitions, Louis et Catherine sa femme étaient emprunts d’une sourde inquiétude à voir confier leur fille à un espèce de sorcier.

Ils se marièrent en février 1848 et firent de nombreux enfants, dont aucun n’épousa le métier de son père. Clémentine fut heureuse, et Joseph continua à garder ses troupeaux  selon un rythme immuable. Même si le corps de son épouse était un incomparable écrin pour son repos, il n’en appréciait pas moins les nuits qu’il passait dans sa cabane de berger.

Ses enfants lui apportèrent tour à tour ses repas, mais Clémentine ne vînt plus, car une femme mariée n’accomplissait pas ce genre de tâche.

Jusqu’à sa mort Joseph garda ses moutons et les pâturages de Verdelot, de Bouchy, de Gault, de Montpothier et de Saulsotte , de la Seine et Marne, de la Marne en passant par l’Aube gardèrent le souvenir de ce vieux pâtre appuyé sur sa houlette et de sa houppelande de peau.

Joseph et Nicolas Perrin, François Isidore et François Luc Cré, Rémy Mulot, Auguste Lange, Pierre Cordelier, Nicolas Leroy, Pierre Huillier et Pierre François, bergers d’antan dont le sang coule dans mes veines je vous dédie ces quelques lignes espérant pour quelques instants faire revivre votre ancestral labeur.

Nota : Les cabanes de bergers sont de formes multiples et peuvent être tractées à bras, à bœufs,  à ânes ou à chevaux. Voir l’article suivant :http://www.pierreseche.com/AV_2014_lassure.htm

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