TOUT CE QUE PHILIPPE DÉGUEULE PIERRE LAVAL

 

La meulière sombra peu à peu dans l’obscurité, la nuit a déjà couvert le toit de tuiles de brique rouge et s’apprête à envelopper les restes du bâtiment.

Non loin les cheminées de la sucrerie Lesaffre ont déjà disparu.

Le ru des tanneur qui s’écoulait lentement, nauséabond, boueux, merdeux, paradis des canards et des animaux du poulailler était presque inquiétant dans le noir. La cabane d’aisance enjambait le filet d’eau et servait de déversoir aux déchets organiques de la maisonnée.

Sur la façade percée de deux fenêtres un chapeau haut de forme peint rappelait la profession d’un ancien occupant des lieux. La maison couronnée d’un étage était en sous pente avec deux faibles ouvertures. Pour pénétrer dans la vieille bâtisse il fallait gravir un double escalier fait de grosses pierres de taille.

Deux silhouettes se profilèrent dans la lumière de la lune montante, longeant la corseterie puis en catimini ouvrant le portillon et entrant dans le jardin ,Fernand et Daniel grimpèrent les marches et ouvrirent la longue porte de bois.

A l’intérieur un couple semblaient les attendre, elle dans un fauteuil à la lueur d’une faible lampe reprisait une vieille chemise. Léonie ne leva pas les yeux de son ouvrage quand son fils et son petit fils entrèrent dans la pièce. La vieille n’était guère aimable, Daniel passa au large, tant il redoutait sa grand mère qu’il surnommait grand mère  »cacanne », car cette dernière était prompte à la lever. Charles était plus discret et gratifia les deux arrivants d’un magnifique sourire.

Le grand père avait les cheveux bruns à peine veinés de gris et une moustache épaisse, il était d’une petite taille que Fernand et Daniel ont héritée, son visage était ridé, ses mains noueuses et maigres faisaient ressortir de grosses veines bleues, vêtu d’une sorte de bleu chauffe il portait bien ses 73 ans.

Il habitait cette petite maison depuis le début du siècle, ce n’était pas Versailles mais il était chez lui.

Dans la pièce, une cheminée, une table, des chaises et un buffet briard sur lequel trônait un poste TSF.

Chacun se plaça autour de la radio  »télémondial  », et soudain un silence se fit, la neuvième symphonie surgit en crachotant puis un  » ici Londres  » retentit.

Charles, Fernand et Daniel ouvrirent grand leurs oreilles, qu’allait dire l’organe médiatique du général félon.

Non pas que les trois hommes eurent une quelconque sympathie pour celui qui préconisait la continuité de la lutte, loin s’en faut.

Le plus jeune Daniel n’avait que 16 ans et il ne s’intéressait point à la politique , comme la majorité des garçons de son age il ne connaissait même pas le visage de l’ancien secrétaire d’état à la guerre. Il n’avait évidement jamais lu ses livres et ne le connaissait que par le journal que son père achetait quotidiennement et qui n’était évidement guère favorable à ce général condamné à mort par le gouvernement du Maréchal. Né en 1924, il a été élevé dans le culte de la victoire, les maréchaux vainqueurs, Clemenceau, Verdun et les allemands violeurs et coupeurs de main. Mais pour l’heure son exécration des allemands vient plus du vol de son vélo que de l’histoire de France. Comme tout le monde en 1940, il se retrouva sur la route avec sa famille, charrettes, chevaux et vélos car ces ouvriers agricoles n’avaient pas de véhicule à moteur. Comme beaucoup ils n’allèrent pas très loin et crevèrent de faim en route. A Montereau faut Yonne , Daniel abandonna quelques temps son vélo auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux car offert par sa mère défunte pour son certificat d’étude. Un vélo était un don du ciel pour fuir, il se le fit piquer et en rendit responsables ses foutus boches.

Certains de son age prirent la décision de passer en Angleterre pour poursuivre le combat, lui comme des milliers d’autres n’y songea pas et puis comment aurait il fait, petit Seine et Marnais sans le sou, sans connaissance. Non il continua son boulot de menuisier,ses parties de foot et la découverte des charmes de la belle Yvonne. Pour dire vrai son seul acte de résistance était d’écouter cette radio et de sortir après le couvre feu pour bécoter sa belle. Il se foutait bien du vieux cacochyme de Vichy et de ses sbires collaborationnistes, la seule expression qui le faisait rire et qu’employait son père pour commenter les événement était  » tout ce que Philippe dégueule Pierre Laval  ». En ce qui concernait De Gaulle son opinion n’était point faite, certes poursuivre le combat contre les envahisseurs était une bonne chose, mais le Maréchal malgré sa poignée de main avec Hitler ne poursuivait il pas le combat à sa manière, le vieux était rusé et la période fort confuse.

Pour Fernand l’ancien zouave, le héros de la  » der des der  » la messe était dite, Saint Pétain protégé nous. Pour lui Philippe était le dieu et la France était entre de bonnes mains. Seul vainqueur du Kronprinz à Verdun, Nivelle et Mangin n’y étaient pour rien, ils incarnaient aux yeux de ce paysan le recourt suprême. Il avait sauvé la France en 1916, puis sauvé l’armée en 1917, il allait maintenant en ces années 40 rouler dans la farine le caporal sanguinaire. Pétain en cette époque était partout et l’entre deux guerres l’avait sanctifié. Pour peu que le pape eut été Français il aurait été canonisé.

En bref Fernand comme des millions d’autres n’en n’avait que pour le Maréchal, il était bien certain que son vieux chef allait trouver la solution. Car soyez en sur, Fernand tout Maréchaliste qu’il était, avait en détestation les Allemands, il en avait tué de ses propres mains en 14 ce n’était pas maintenant qu’il allait les aimer. Ce n’était pas de sa faute si en 40 l’armée Française s’était pris une volée.

Lui non plus ne tenta de se joindre au moindre mouvement de résistance, il avait charge de famille et avait donné à la précédente. Il écoutait radio Londres, pensait que Pétain et son ancien  » Nègre  » avait partie liée et que de toutes les façons on finirait bien par foutre dehors ses sales Boches.

Il n’était pas particulièrement anti sémite notre Fernand, mais il pensait comme beaucoup que les cocos et les youpins nous avaient mis dans la merde, cela s’arrêtait là, dans son milieu il n’en connaissait pas il n’aurait fait de mal à aucun d’eux, il était simplement sous influence journalistique. Vive le maréchal et mort aux chleuhs était pour l’heure sa devise.

Pour Charles non de dieu c’était la 3ème fois que les teutons envahissaient sa chère Seine et Marne, il les détestait autant que son fils et son petit fils. Certes il n’avait combattu à aucune des guerres. Lorsque les prussiens battirent l’armée de cette andouille de Napoléon il n’avait que 3 ans et il ne s’en rappelait absolument pas. En 14 il était trop vieux et avait servi dans les territoriaux, garde de voies de chemin de fer, entretien des routes ce n’était pas une sinécure mais quand même moins dangereux que le Mort Homme, le mont Cornillet et les boues de la Somme qu’avait vécu son fils.

Lui c’est simple il était pour l’ordre, qui était actuellement incarné par Pétain.

Pour l’heure la résistance était plutôt celle du ventre car le ravitaillement laissait à désirer tant les Allemands ponctionnaient l’économie.

Les restaurant bien fournis par le marché noir c’étaient pas pour eux. Les rutabagas et les ersatzs divers ne remplissaient guère leur ventre d’ouvrier.

Les trois hommes animés d’une même haine contre l’ennemi écoutaient bouche bée le récit du débarquement des alliés en Afrique du Nord et l’invasion de la zone non occupée par les Allemands.

  • Non de dieu les boches sont faits comme en 18
  • houai et  » précis le sec  » va pouvoir s’envoler pour l’Afrique se mettre à la tête des troupes.
  • T’emballe pas Fernand, le vieux va rester à Vichy, il a les pattes ficelées par les collabos.
  • Il est à moitié gâteux! ose dire Daniel
  • Mais non vous allez voir il est lié avec celui de Londres.
  • D’après ce que l’on entend à la radio c’est peu probable !

Effectivement le vainqueur de Verdun resta en France, les Allemands envahirent le sud et la politique collaborationniste s’amplifia.

En Afrique du nord, le bordel était à son comble, Darlan, Giraud, les Amerloques et De Gaulle dont ces derniers ne voulaient point

Il est vrai que les nouvelles des massacres et des arrestations ainsi que la situation économique difficile pour les Français des basses classes commençaient à écorner le capital sympathie envers le vieux maréchal. La poignée de main de Montoire était d’ailleurs restée au travers de la gorge de beaucoup d’anciens combattants.

Fernand avait du mal à reconnaître une quelconque responsabilité de son ancien chef et attribuait la situation au sale auvergnat ( Laval ). Mais il fallut se rendre à l’évidence, Pétain n’était plus le phare de tout un peuple.

Les Français en grand nombre  restèrent donc attaché au maréchal tout en mettant leurs espoirs dans De Gaulle, s’est sans doute se qu’on appelle le paradoxe Français

Puis les alliés nous délivrèrent, les pétainistes de cœur disparurent, le vieux les avait trahis, seule la mémoire de Verdun persista.

Fernand à la libération de la Seine et Marne traqua les boches réfugiés dans les fermes et Daniel s’engagea avec des dizaines d’autres dans les forces Française de l’intérieur. Comme les Allemands avaient foutu le camps et que les armes manquaient on les employa au grès des circonstances.

Daniel se vit confier un fusil pour garder des collabos prisonniers, il ne savait pas s’en servir mais les vrais résistants faisaient ripailles en compagnie de la gente féminine.

Il se retrouva donc avec une carte de résistant et un dossier à Vincennes sans avoir pour le moins du monde contribué à une action glorieuse.

Par contre il fit son devoir et s’engagea dans la première armée de De Lattre de Tassigny et on l’envoya blanchir les régiments qui avaient conquis l’Italie et remontés en Provence. Il se comporta vaillamment et fut gravement blessé lors de la bataille de la poche de Colmar.

Charles, Fernand, Daniel furent comme des millions de Français tiraillés entre des opinions divergentes, des informations erronées, la présence des boches exécrés, des politiques corrompus, des politiques incapables, des politiques collabos et un ravitaillement défaillant.

Tous ces Français suivirent la seule lumière qu’ils connaissaient même si elle vacilla pour finalement s’éteindre dans l’ignominie.

Les trois hommes ne devinrent pas Gaulliste pour autant et un an après la guerre le grand Charles retourna à Colombey les deux églises. Fernand jusqu à sa mort sera porte drapeau et ne manquera jamais un 11 novembre pas même son dernier car il mourut à onze heure le onze novembre 1969.

Daniel est depuis cette époque membre de l’association Rhin et Danube.

Tout cela pour dire qu’il ne faut point juger des actes et opinions, les hommes qui aimaient Pétain d’un amour passionné ne furent point tous des collabos mais simplement des Français aveuglés et trompés, comment d’ailleurs s’y retrouver devant un tel merdier.

L’opinion de ces trois hommes m’est inconnu ( quoique ) et les dialogues sont imaginaires, je tiens simplement  à exprimer mon ressenti après avoir terminé un vieux livre intitulé  » le mythe Pétain  » qui représente à mes yeux une intoxication collective savamment orchestrée.

Il est d’ailleurs vain de discuter à l’infini, cela est du domaine de l’histoire et bien malin celui qui pourrait dire quelle direction il aurait choisi.

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