LE MARIAGE DE LA VIEILLE

 

 

Les mariages d’autrefois tenaient plus de l’arrangement entre partis que de l’histoire d’amour.

Les parents organisaient les noces de leurs enfants suivant un rituel bien organisé, même profession, même village.

Les veufs se remariaient avec des veuves pour que quelqu’un s’occupe de leur progéniture.

Les veuves se remariaient pour subvenir à leurs besoins ou pour que leur terre héritée soit mise en valeur

Des veufs épousaient les jeunes servantes qu’ils avaient séduites ou forcés.

Cupidon entrait aussi en ligne de compte  mais après que les règles endogamiques fussent respectées.

Bien sur quelques mariages avaient lieu en catastrophe, les maladroits et les moins sages devaient régulariser les péchés de la chair.

Mais dans quelle catégorie placer l’histoire que je vais vous compter ?

Jacques Bouvet notaire de la petite ville d’Evron en Mayenne attendait en ce mercredi 26 août 1809 le couple qu’il allait unir selon la loi.

Maire de la ville depuis le 22 février 1807 il se devait en tant qu’officier d’état civil de présider à l’union des mariés de sa commune.

Tout était près hormis les mariés et leurs témoins qui se faisaient un peu attendre. Maître Bouvet était nerveux malgré son expérience de maire et surtout de notaire. L’originalité de cette union était flagrante mais aucune loi ne pouvait entraver ce mariage.

.Vers quinze heures, un homme jeune d’environ 20 ans, portant fier son bel habit pénétra dans la salle communale au bras d’une vieille dame qui semblait être sa grand mère. Un petit groupe d’hommes et de femmes les suivait en devisant.

Brun, les yeux clairs, de haute taille, les cheveux longs à la mode d’antan il avançait sentencieusement vers la table où se tenait le registre d’état civil et monsieur le maire. Un sourire illuminait son visage radieux.

Ratatinée dans sa robe rouge, le visage moitié mangé par sa coiffe, la vénérable femme qu’il tenait par le bras ne semblait qu’en à elle guère à l’aise de se trouver là . Ces yeux gris perdus dans les sillons de ses rides contemplaient avec frayeur le notaire qui se trouvait face à elle. Sa bouche édentée restait murée et aucun sourire s’égaillait cette face dure et usée par des années de labeur.

Le beau paysans et la vieille femme décharnée n’avaient aucun lien de parenté mais bientôt allait en avoir un.

La cérémonie commença.

Le maire énonça l’identité du marié.

René Pierre Hermange domestique, né le 19 juin 1791 à la Brée fils de feu Pierre et de Madeleine Bêche présente et consentante.

Monsieur Bouvet avant d’énoncer la suite se racla la gorge et eut une montée de rougeur aux joues.

Julienne Lottin domestique née le 14 juin 1740 à Evron fille de feu Gabriel et de feu Françoise Heurtebise.

Voila les choses furent dites, l’enfant de 21 ans épousait la cacochyme Julienne de 51 ans son aînée.

En présence de son frère Pierre Hermange lui même domestique, de Jean Vellay et Marin Bergère tous deux cultivateurs et de Jean Heurtebise sabotier et petit cousin de la mariée et sans que ne se soit levée la moindre objection l’union incongrue fut officialisée.

La noce comme on s’en doute fut discrète et un petit repas fut servit malgré tout aux convives chez Julienne où le couple allait s’installer.

Julienne n’avait jamais été mariée et n’avait jamais quitté des yeux le clocher protecteur d’Evron, pratiquante sans être bigote elle n’avait point eu de galant, les années étaient passées et l’idée de former couple ne l’effleurait plus depuis longtemps.

Elle était domestique dans une grosse ferme et avait accumulé un petit pécule dut à son labeur et à l’héritage de ses parents. Lorsque René entra au service de son patron comme domestique elle fut tout de suite charmée par la truculence du jeune homme et une amitié se forma. Mais en René toujours impécunieux germa l’idée de mettre la main sur le petit magot de sa vieille amie. Il la charma par sa volubilité et sa babille. Julienne fut envoûtée et accepta la main de jeune insolent afin de lui transmettre ses maigres biens.

L’annonce fit sensation et la rumeur paysanne gronda mais rien n’y fit. Le curé s’échina en vain à dénoncer cette union contre nature. Julienne haussait les épaules et René s’en tirait par quelques rodomontades.

René que rien n’arrêtait se décida à officialiser physiquement son union, il n’avait guère d’expérience mais sa tendre vieille de longtemps ménopausée n’avait jamais connu la moindre union charnelle. Ils firent ce qu’il purent et la  » jeune mariée  » fut déflorée. L’union était maintenant pérenne il ne restait plus à René qu’à attendre.

Comme on peut l’imaginer, René ne fréquenta guère la couche de sa femme. Il s’intéressa rapidement à une jeune veuve de son age et qui se nommait Marie Froger. Cette dernière, mariée à l’age tendre de 16 ans était veuve depuis le début de l’année 1813 de l’infortuné Jean Bergère.

René fut tout de suite attiré par les charmes de la belle Marie et une liaison adultère commença.

Julienne se rendit évidement compte du changement chez son jeune compagnon mais n’en dit rien à personne tant elle comprenait.

En février 1814, le ventre de Marie s’arrondît et sa forte poitrine devint encore plus imposante, ses menstrues ayant disparues, aucun doute elle était enceinte des œuvres du beau rené.

Le 06 octobre 1814 naquit Marie Constance, le père universellement connu fut déclaré inconnu.

Julienne qui comme le tout à chacun fut mise au courant en souffrit intérieurement. Il était fort temps qu’elle cède la place.

Le 15 janvier 1815 elle la céda en s’éteignant à l’age de 75 ans. René hérita de sa femme et se remaria le 01 février 1815 avec Marie Froger, la petite Marie Constance trouva un père.

La terre de la tombe de Julienne à peine tassée, René profita donc de la belle Marie. La vieille fut rapidement oubliée et d’autres enfants arrivèrent.

René devint tisserand et mourut en 1853 dans le village de Brée qui l’avait vu naître, Marie lui survécut 5 ans.

Cette union fut pour tout le monde une stupéfaction et demeure encore une rareté dans notre société pourtant fournit en excentricité.

Je n’ai vu aucune autre option que celle de l’argent pour expliquer une telle mésalliance et je l’ai imaginée ainsi.

Mes sources sont les registres d’état civil et paroissiaux des commune d’Evron et de Brée.

René Pierre Dermange: né le 19/06/1791 la Brée et décédé même commune le 07/11/1853.

Julienne Lottin : née le 14/06/1740 à Evron et décédée le 15/01/1815 même commune.

Marie Froger : née le 2/07/1793 à Voutré et décédée le 24/04/1858 la Brée.

Jean Bergère ( 1er epoux de Marie ) né le 23/06/1781 à Evron et décédé le 07/02/1813 même commune.

Mariage, Demange – Lottin le 28/08/1812 à Evron.

Mariage, Bergère – Froger le 07/09/1809 à Evron.

Mariage, Demange – Froger le 01/02/1815 à Evron

3 réflexions au sujet de « LE MARIAGE DE LA VIEILLE »

  1. Bel article! Une des pistes pour expliquer ce mariage incongru serait à chercher du côté des guerres napoleonniennes. De nombreux mariages aussi « particuliers » eurent lieu en 1813 notamment. Je retrouve des époux aux âges similaires dans un petit village du vaucluse début 1813, pendant la campagne de Russie.

  2. Oui, bien sûr, à partir des actes d’état civil, on ne peut quextrapoler!
    Mes descendants auraient pu faire la même chose en découvrant la différence d’âge entre mon père et sa première femme, 30 ans d’écart à leur mariage, au début du 20eme siècle, c’était encore inhabituel, les Macron n’etaient pas encore passés par là !
    Et pourtant, pas de pécule, mais un vrai lien d’amour et de tendresse!
    D’où l’importance de recueillir les témoignages de nos contemporains !
    Amicalement

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