LA PETITE PAYSANNE ET LE MINOTAURE

 

 

Saint Georges sur Erve, année 1800

Lorsque Anne Valée se retrouva dans la ferme du père Pilon, elle eut l’étrange impression  qu’il allait se passer des choses qui lui seraient préjudiciables.

Sa vie de petite paysanne avait commencé comme celle de l’immense majorité des petites filles de bordagers. Une petite enfance assez libre dans les jupons de sa mère puis le début des tâches agricoles inhérentes aux gamines puis aux femmes.

Elle était heureuse entre ses parents et son frère François, puis vint le malheur, sa mère décéda et elle se retrouva seule avec son frère et son père.

Comme il était naturel à l’époque Michel Valée son père convola de nouveau et épousa Anne Duteil en 1784, la pauvrette n’avait que 5 ans et s’apprêtait à transférer son amour maternel sur sa marâtre. Michel plein d’un fougue nouvelle honorait sa compagne avec ardeur. Il en résulta chez Anne une rondeur annonciatrice. La petite sœur naquit en 1786 et un changement notable s’opéra dans le foyer . Anne qui jusqu’à là avait cohabité avec sa petite belle fille se mit à la traiter comme une domestique.

Le labeur était rude et les taloches nombreuses, Michel qui s’échinait au travail ne voyait rien ou par tranquillité domestique faisait mine de ne rien voir.

Au foyer Pilon les grossesses se succédaient et bientôt quatre enfants gambadèrent dans la borderie.

Les petits frères et sœurs d’Anne calquèrent leur comportement sur celui de leur mère et prirent la jeune fille comme une servante.

Les années passèrent, Anne devenait une belle jeune fille aux formes avantageuses. A la borderie les difficultés s’accumulaient et Michel avait du mal à joindre les deux bouts, il fut donc décidé que les deux aînés du premier mariage seraient placés comme domestique de ferme.

La décision n’avait rien d’exceptionnelle en soit, bon nombre de jeunes allaient travailler dans les fermes autour de chez eux.

C’est comme cela que du village de Vimarcé, Anne se retrouva chez Michel Pilon à Saint Georges sur erve.

Elle partit sans se retourner avec son baluchon de méchantes hardes, dans son nouveau domicile où elle trouverait bien un valet qui la marierait et ensemble ils prendraient à leur tour une borderie

Ainsi va la vie pensait elle.

Elle fut à vrai dire bien accueillie, Michel Pilon vivait avec son épouse Renée Derouard. Ils avaient eu de nombreux enfants qui tous étaient mariés et vivaient au village.

Le travail ne s’avéra guère plus dur que celui qu’elle effectuait chez son père, certes le gîte laissait à désirer, sa paillasse se trouvant dans une pièce sombre et humide un peu à l’écart du couple Pichon.

Elle se lia d’amitié avec le valet de ferme qui lui n’avait pas les honneurs de la maison mais dormait dans la grange. Elle fut courtisée et était heureuse de provoquer son jeune amoureux.

Quelques baisers furent échangés, mais Anne resta ferme, rien ne se passerait avant un quelconque mariage.

Loin de la surveillance tracassière de sa belle mère, elle attendait donc que son soupirant cumule assez de gages pour pouvoir s’établir en ménage.

Mais le malheur s’abattit sur la maison et Renée Derouard la maîtresse de maison tomba malade.

Anne se retrouva garde malade en plus de ses occupations ménagères et animalières, la charge de travail fut importante, mais le problème ne vînt pas de cette surcharge d’activités.

Michel Pilon en dépit de sa soixantaine bien sonnée avait gardé un tempérament fougueux et honorait sa femme fort régulièrement au dépit de cette dernière qui s’en serait bien passée estimant qu’elle avait donné sa part aux assauts pas toujours très doux de son mari.

Or donc comme Renée ne pouvait remplir ses devoir conjugaux, Michel se mit à lorgner en direction des courbes de sa jeune servante.

Anne se rendit compte du changement, le vieux maître avait toujours les yeux où il fallait, Anne se sentait déshabillée du regard et les yeux concupiscents du patron la pénétraient.

Michel n’avait pas franchi le pas lorsque l’état de sa femme empira. Quelques mains baladeuses, des frottements fugaces et de grasses allusions avaient inquiété Anne mais rien qui ne puisse émouvoir des intervenants extérieurs.

La maîtresse mourut le 23 avril 1800 à l’age de 65 ans. Après la mise en terre chacun retourna à ses activités. Anne fut quelques temps tranquille, mais elle savait que Michel ne la laisserait point en paix. Un jour à l’étable il l’a prit par derrière et tenta de lui relever ses cotillons, elle se débattit avec vigueur et il lâcha prise. Un autre jour ou prit de boisson il tenta de la prendre de force dans son lit, heureusement ivre elle put s’en délivrer.

Elle n’osait toujours pas en parler à quelqu’un, Michel Pilon était un homme de biens, respecté par la communauté villageoise. Une servante dans cette société machiste devait servir et bon nombre de maîtres ou leurs garçons se procuraient plaisir à bon compte. La parole féminine n’avait guère d’importance et le corps des femelles, des diableries tentatrices.

Notre bordager était maintenant bien décidé à posséder le jeune corps de sa servante et se mit en tête qu’à défaut d’un viol sauvage, il en commettrait un de légal.

Il s’en alla donc trouver Michel Valée pour le persuader de lui donner sa fille en mariage. Les négociations furent longues et difficiles, 41 ans séparaient Michel de la petite Anne.

Quelques pièces sonnantes et trébuchantes firent tomber les armes du père Valée et Michel sema le trouble en lui déclarant que sa fille n’était guère sage, qu’elle le provoquait et que de toute façon le valet de ferme finirait bien par la remplir.

Maintenant que l’accord entre les deux hommes avait été passé il fallait persuader la communauté villageoise et Monsieur le curé. On opta pour expliquer qu’il y avait eu liaison charnelle et qu’il fallait régulariser.

Tout de même l’opinion grinça un peu et Michel Piton se vit un instant en chemise de nuit tenant la queue de l’âne entouré d’une foule lui faisant charivari.

Du consentement d’Anne on se passa, elle pleura, hurla, arrêta de manger, rien n’y fit. Elle serait livrée au minotaure.

Le 29 juin 1802 par devant Louis Gautier, maire et officier d’état civil de la commune de Saint Georges sur Erve, Michel Piton 65 ans épousa Anne Valée 24 ans. En présence de Michel Valée, 60 ans père de la marié ( donc plus jeune que son gendre ) et de Anne Dutail âgée de 40 ans, belle mère de la mariée.

Une fête eut lieu en présence du clan Pilon et chacun s’enivrant , baffrant et dansant passant une bonne journée.

Évidement les enfants de Michel Pilon n’appréciaient guère l’arrivée inopportune d’un ventre éventuel et s’inquiétaient d’avoir un frère ou une sœur qui aurait eu 40 ans de différence avec eux et qui amoindrirait le maigre héritage.

Anne resta de marbre toute la journée et murmura un faible oui à la mairie. Sa belle mère au cours de la journée la prit à l’écart et lui expliqua en peu de mots ce qui allait lui arriver derrière les rideaux du lit clos.

Après les festivités la nuit de noces arriva, Michel passablement prit de boisson avait hâte de consommer sa proie.

Anne passive attendait assise sur le lit. Michel énervé lui intima de se déshabiller. Elle n’avait jamais montré sa nudité à un homme et honteuse enleva sa robe. Michel plus à l’aise, montrait gaillardement sa virilité. L’assaut ne se fit guère attendre, point de baisers, point de caresses, d’une main ferme Michel s’ouvrit le passage et pénétra la pauvre enfant. La douleur fit des larmes à la petite, quelques allez et venues et l’affaire fut faite. Michel sans un mot se tourna et s’endormit d’un sommeil d’ivrogne.

Anne souillée de son sang de vierge et de la semence de son légal tortionnaire ne savait que faire, elle se leva en titubant, sortit en chemise de la maison et fit toilette sommaire avec un fond d’eau.

Elle se recoucha, Michel ronflait, elle ne trouva le sommeil que tôt le matin et constata avec bonheur en se réveillant que son mari était déjà levé.

Malheureuse, les jours s’écoulèrent lentement pour Anne, la vigueur de Michel ne diminuait guère, Anne sans envie demeurait passive, le vieux ne s’en inquiétait guère et la prenait comme un hussard prend une fille de joie.

Anne terrorisée de se trouver grosse n’espérait sa délivrance que dans la mort de Michel.

Hélas l’ordre ne fut pas respecté et la petite Anne mourut la première à l’age prématuré de 25 ans le 27 février 1804.

Quand au vigoureux Michel Pilon il s’éteignit le 16 mars 1816, vénérable vieillard de 79 ans dans sa maison de Saint Georges sur l’Erve.

Note : Michel Pilon 1736-1816, naissance et mort à Saint Georges sur l’Erve.

Anne Valée 1779- 1804, née à Vimarcé et morte à Saint Georges sur l’Erve

Renée Derouard première épouse de Michel, née en 1735, décédée en 1800 à Saint Georges sur l’Erve.

Michel Valée père d’Anne,né à Saint Georges sur l’Erve en 1742 et décédé en 1804 à Saint Georges sur l’Erve ( 2 mois après sa fille ).

Une réflexion au sujet de « LA PETITE PAYSANNE ET LE MINOTAURE »

  1. C’est très bien écrit, texte court mais concis, comme si j’y étais, cela m’a profondément remué … En écrivant son histoire vous avez sorti Anne de son anonymat et lui avez donné 214 ans plus tard ce que la pauvre chérie n’a pas eu de son vivant à savoir : reconnaissance (dans le sens être humain et non pas un meuble) respect et dignité… Merci pour elle et pour toutes celles qui ont dû supporter et vivre ces abominations.

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