LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX, ÉPISODE 2

 

Les voilà donc réunis les membres de la famille Regnault, mais pour quoi faire en ce milieu de semaine, il y a tant à faire.

  • Je crois que v’la le notaire.
  • Oui c’est sa carriole , va chercher le Louis et le Nicolas.
  • D’accord père.

Le notaire arrête son attelage devant la maison et descend, jeune encore, Charles Degraimberg en impose par sa tenue soignée qui détonne sur celle rugueuse des paysans. Botté de cuir avec un habit noir, recouvert d’un long manteau, portant chapeau, il salut l’assemblée d’un simple coup de tête.

Il est notaire public à Villeneuve sur Bellot, certes le bourg est petit mais en ces temps on acte à tout va et le travail ne manque pas.

C’est un notable assez influent, mais en ce moment il se fait plus discret car son nom avec ce  »de  » ne fait pas très roturier et en cette époque trouble on a vite fait de passer sous le  » rasoir national  ».

Le notaire est avec le curé et le seigneur du coin , un pilier de la société paysanne, il est instruit et de plus connaît tous les secrets de ses clients.

Charles Degraimberg est politiquement modéré, il pencherait facilement pour les girondins mais comme celà va mal pour eux il préfère avec prudence ne pas faire état de ses opinions.

  • Bien père François vous êtes prêt pour faire l’inventaire de vos biens.
  • Vous autres aussi ?

-Oui Monsieur le notaire, répétèrent ‘ils en chœur.

Pour pénétrer dans la maison, la plus grande difficulté est de traverser la cour, nous sommes en octobre et elle s’est transformée en un immense cloaque, le tas de fumier mélange ses boues avec l’eau de pluie et avec les déjections humaines. Les volailles s’y ébattent, un chien y patauge et un chat y cherche désespérément un coin ensoleillé.

Le notaire cherche maladroitement à ne pas crotter ses bottes, alors que les occupants du lieux ne s’en préoccupent guère.

Tout le monde semble être là, lorsque François s’avise qu’il manque celui sans qui l’inventaire ne pourrait avoir lieu à savoir le tuteur de Joseph, désigné conjointement avec François au moment de la mort de sa mère.

Jean Javari dit le jeune est un vigneron de Villeneuve sur Bellot ami de la famille, c’est un rude personnage, travailleur acquis aux idées nouvelles et fricotant avec les gens des comités de la Ferté Gaucher. Jamais à l’heure il arrive à présent, ne s’en excuse pas et prend place parmi la famille Regnault.

La maison est constituée d’une grande pièce principale, d’une autre plus petite et d’un cellier. Les bêtes sont placées dans une étable avec le matériel et les réserves de grain.

Un seul étage, de la terre battue et un toit de chaume, cette maison vient de la famille de la femme de François, ils sont donc propriétaires de leur maison et possèdent également quelques arpents en propre. Ils ne font pas partis de cette cohorte de miséreux, sans être pour celà à l’abri de toute misère en ces temps troubles où la cherté du bled raréfie le pain.

François Regnault est originaire de Montmirail, ce n’est plus dans le même département mais pour les gens du coin c’est du pareil au même , il habite dans cette maison depuis les années 1770 et seule sa fille aînée n’y est point née. Depuis la mort de sa femme il y vit avec ses enfants.

Maintenant la maison, il doit la partager avec le couple que forme Marie Anne et Christophe Blanchet, il n’est seulement plus chef chez lui, sa fille veut tout régenter et son couillon de mari se laisse mener par le bout de nez où par un autre bout comme l’on voudra.

Rosalie et son mari habitent en face, ils ont leur sabots en permanence à la maison et s’incrustent à la tablée. Quand au fils il revient dans la maison familiale dès que son maître lui laisse un peu de temps.

Le notaire décide de commencer par l’étable. Elle est petite , il y règne une douce chaleur animale et l’ odeur acre des animaux. Degraimberg de sa main gantée se bouche le nez, les autres habitués à cette puanteur familière sourient de cette coquetterie. Décidément ces écrivaillons sont faits d’un autre sang.

Accrochée à une corde, une belle vache au poil blanc les regarde. Le notaire ni connaît rien en bestiaux et a mandaté deux spécialistes.

Nicolas Lapleige 44 ans, enfant du pays est marchand de bestiaux dans le hameau, grand, buriné par le grand air, une allure fringante et une verve intarissable. Il est redoutable en affaire et détecte la moindre anomalie chez une bête .

Son acolyte en expertise pour ce jour se nomme Louis Goutte, il est aubergiste à Thiercelieux , il a 38 ans sait de quoi il parle car pour être aubergiste il n’en est pas moins paysan, cultivant aussi quelques arpents.

Les deux compères font le tour de la bête, tâtent les pis, ouvrent la gueule de la bête pour voir les dents et estiment qu’elle a 9 ans, ce que confirme François en opinant du chef.

A coté une génisse au poil rouge que les experts estime au prix de 135 livres, alors que la belle blonde ne valait que 105 livres.

Deux porcs évalués à 72 livres et un porcelet valant 20 livres complètent le cheptel modeste de la famille Regnault .

François a comme un pincement au cœur car il revoit sa femme assise entrain de traire, qu’elle était jolie et désirable. Il la serrait souvent de très près en ces lieux où l’odeur des animaux et de la paille excitaient les sens. Sa deuxième fille la Rosalie née en avril  1773 à probablement été conçue en ces lieux.

Mais il n’ait  point le temps de baguenauder, le notaire s’impatiente. Au fond de la grange un tas d’or jaune à savoir un tas de bleds non battu.

A l’œil nos paysans et le tabellion l’évalue à 28 douzaines qui produisent 2 boisseaux 1 huitième soit 60 boisseaux.

Tous sont habitués à ces calculs bizarres et personne n’applique les nouvelles mesures que nos savants révolutionnaires mettent en place.

Si la quantité ne prête pas à discussion son évaluation financière est plus délicate car le cour du bled fluctue énormément.

Le notaire tranche pour l’estimation moyenne de 55 sols le boisseau ce qui donne pour l’ensemble 165 livres.

Évidement l’évaluation se fait en livre assignat qui a cour forcé sur l’ensemble du pays.

A proximité un tas de fourrage venant des dit bleds ( non battus ) et ceux déjà battus, il faut être précis il y en a pour 200 boisseaux au prix de 80 sols.

Dans un autre coin traînent les pailles des dit bleds mais cela ne faut rien, à peine 3 livres. Il faut poursuivre, il y a tant de chose. Un tas de trémois ( mélange de plusieurs céréales cultivées pour l’alimentation des animaux ), d’environ 40 boisseaux, il faut bien nourrir les bêtes , ce qui est évalué 35 sols donc 70 livres.

Puis comme rien ne se jette , des fourrages venant des trémois pour une valeur de 25 livres ainsi qu’un demi quarteron de  »foare  ».

François est un peu énervé par cette litanie de grains et de foins, mais pour qu’il y ait aucun litige chacun se plie à cette corvée. Dans l’étable un peu encombrée un tas d’avoine de 16 boisseaux.

Là encore on discute sur le cours de l’avoine mais le cours qui vient de chuter est de 30 sols le boisseaux

La paille des trémois et de l’avoine ne vaut comme celle des bleds pas grand chose.

L’inspection de l’étable est presque terminée, reste un tas de foin de trèfle et de luzerne d’environ 1 quarteron et demi et valant 20 livres.

Les produits de la récolte, et les bêtes montent l’avoir de la famille à 721 livres.

L’étable est séparée de la maison chacun ressort, le temps ne s’est pas arrangé et le notaire peste pour son retour sur Villeneuve sur Bellot.

Lien du premier épisode :

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/04/13/le-metayer-de-thiercelieux/

2 réflexions au sujet de « LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX, ÉPISODE 2 »

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